J'ai 18 ans.
En France, l'enseignement secondaire est obligatoire jusqu'à 16 ans. Pour aller au bout de la logique, Aurélien et moi avons décidé de passer le bac. Nous avons alors fait ce que la situation nous imposait : nous avons vécu chez nos parents, nous sommes allés au lycée, nous nous sommes fait des amis. Nous avons réussi notre bac, puis nous avons eu le choix.
Nous aurions pu choisir cet entre-deux (le lycée et la vie professionnelle) qu'est la vie étudiante : vivre dans une chambre sur le campus, sortir avec nos camarades, nous investir dans des associations, suivre quelques cours en fac (à l'occasion), rentrer chez nos parents le week-end pour laver notre linge.
Mais non, nous avons choisi de devenir adultes tout de suite. Nous nous sommes mis en couple, nous avons loué un grand appartement, nous avons acheté une machine à laver, nous avons passé (naturellement, sans réfléchir) nos journées à travailler. Ne nous manquait plus que le chat. Et Seccotine est arrivée.
"Qu'est-ce qu'on mange, ce soir ?" me demande Aurélien, assis sur un fauteuil du salon à lire le Généraliste.
"Carottes et steak haché, ça te va ?"
"Ça va."
"On pourrait sortir après manger. Aller au cinéma."
Aurélien lève les yeux du journal et me regarde comme si je venais de dire une énormité.
"Pourquoi ?"
"Pour... sortir, quoi, se changer les idées..."
"T'as plus de livres ?"
"Si."
"Ben alors ? Tu sais bien qu'il faut que je révise pour mes colles de lundi..."
Je n'insiste pas. Je sors les carottes du frigo, je prends l'économe, je commence à éplucher mes carottes. On ne parle plus. Seuls le scritch scritch de l'économe contre les légumes et le fleuch des pages qu'on tourne parviennent à troubler le silence.
J'ai 18 ans.
"Tu as conscience qu'on vit comme des vieux ?"
Aurélien ne répond pas. La question l'ennuie, probablement. Ou peut-être ne m'a-t-il même pas entendue.
vendredi 9 mars 2012
lundi 27 février 2012
Le redoux s'est gentiment installé sur la ville. On commence à pouvoir aérer plus longtemps, et Seccotine découvre les joies de la fenêtre ouverte. Assise sur le plan de travail en face de la fenêtre, elle passe de nombreuses minutes la truffe au vent à humer l'air de la cour. Depuis son bureau, Aurélien la surveille du coin de l’œil, de peur qu'elle ne tombe. Dès qu'elle fait mine de poser une patte sur le rebord, il se lève et l'enlève du plan de travail. Puis il retourne à son bureau et la pose sur ses genoux. Mais Seccotine est trop jeune pour se résigner à l'immobilité forcée : aussitôt elle fuit les genoux hospitaliers et retourne à la fenêtre. Elle s'installe une nouvelle fois, observe la cour un instant et finit par céder aux sirènes du rebord. Sans attendre, Aurélien intervient. Au bout de quelques tours de ce petit manège, Aurélien, excédé, ferme la fenêtre.
samedi 11 février 2012
Mini-chat nous regarde, nous regarde le regarder. "Mini-chat", c'est ainsi qu'on l'appelle depuis son arrivée, depuis plus d'un mois. Parce que c'est un chat, et que c'est une miniature. Quand on l'a eu, on pouvait le tenir dans le creux de la main. Maintenant, il tient toujours dans la main, mais il ne veut plus y rester. Car à présent, Mini-chat est un démon. Mini-chat, qui marchait à peine quand nous l'avons adopté, saute sur tout ce qui bouge -comme nos pieds- ou ce qui ne bouge pas -comme les vieilles chaussettes d'Aurélien. Mini-chat a une corbeille et un arbre à chat mais Mini-chat couche dans les vieux cartons et se fait les griffes sur nos jambes.
"Déjà, est-ce qu'on est sûrs de son sexe ?"
On m'a donné la bête sans me préciser son sexe : soit disant que si petit, on ne pouvait pas encore savoir. Un rapide tour sur internet m'a appris qu'en réalité, le sexe du chaton pouvait être déterminé à la naissance. Mais il m'a fallu visualiser un certain nombre de photos de derrières de chatons pour me faire une idée. Une idée floue. Je suis arrivée à la fragile conclusion que notre rouquin était une rouquine.
J'attrape Mini-chat qui a eu la mauvaise idée de se poster à portée de mains, le retourne et lui soulève la queue.
"Toujours une chatte, aux dernières nouvelles."
"On pourrait l'appeler Minnie, ça nous changera pas trop."
"Autant lui donner un vrai nom d'héroïne littéraire. Comme, je ne sais pas, moi, Albertine."
"Albertine ?! Et pourquoi pas Scarlatine, pendant qu'on y est," s’esclaffe le médecin qui sommeille en Aurélien.
"Et Seccotine ? C'est mignon Seccotine, non ?"
Aurélien applaudit et s'en retourne à ses cours.
"C'est tout ? On l'appelle Seccotine ? Pas plus de débat ?"
"On n'est pas obligés de se battre pour nommer le chat, quand même."
Eh bien, cela promet pour le jour où il faudra nommer nos enfants.
"Hein, Seccotine ?"
Mais Seccotine se moque de l'indifférence d'Aurélien. Seccotine se tortille et parvient à s'extraire de mes mains en glissant comme une sardine. Puis elle grimpe sur les genoux d'Aurélien et s'amuse à attraper son stylo avec ses griffes. Aurélien grogne, la pose par terre mais elle remonte sur ses genoux, grimpe sur le bureau et se couche sur la feuille d'Aurélien, qui la repousse en grognant de plus belle. Seccotine s'assoit, lèche sa patte, vexée, et se couche un peu plus loin sur le bureau.
Deux égoïstes.
"Déjà, est-ce qu'on est sûrs de son sexe ?"
On m'a donné la bête sans me préciser son sexe : soit disant que si petit, on ne pouvait pas encore savoir. Un rapide tour sur internet m'a appris qu'en réalité, le sexe du chaton pouvait être déterminé à la naissance. Mais il m'a fallu visualiser un certain nombre de photos de derrières de chatons pour me faire une idée. Une idée floue. Je suis arrivée à la fragile conclusion que notre rouquin était une rouquine.
J'attrape Mini-chat qui a eu la mauvaise idée de se poster à portée de mains, le retourne et lui soulève la queue.
"Toujours une chatte, aux dernières nouvelles."
"On pourrait l'appeler Minnie, ça nous changera pas trop."
"Autant lui donner un vrai nom d'héroïne littéraire. Comme, je ne sais pas, moi, Albertine."
"Albertine ?! Et pourquoi pas Scarlatine, pendant qu'on y est," s’esclaffe le médecin qui sommeille en Aurélien.
"Et Seccotine ? C'est mignon Seccotine, non ?"
Aurélien applaudit et s'en retourne à ses cours.
"C'est tout ? On l'appelle Seccotine ? Pas plus de débat ?"
"On n'est pas obligés de se battre pour nommer le chat, quand même."
Eh bien, cela promet pour le jour où il faudra nommer nos enfants.
"Hein, Seccotine ?"
Mais Seccotine se moque de l'indifférence d'Aurélien. Seccotine se tortille et parvient à s'extraire de mes mains en glissant comme une sardine. Puis elle grimpe sur les genoux d'Aurélien et s'amuse à attraper son stylo avec ses griffes. Aurélien grogne, la pose par terre mais elle remonte sur ses genoux, grimpe sur le bureau et se couche sur la feuille d'Aurélien, qui la repousse en grognant de plus belle. Seccotine s'assoit, lèche sa patte, vexée, et se couche un peu plus loin sur le bureau.
Deux égoïstes.
mercredi 25 janvier 2012
Un mois. Cela fait un mois que je n'ai pas écrit. 25 janvier. La date sur le portable m'a frappée quand je me suis levée ce matin. Les jours se sont envolés comme les aigrettes d'un pissenlit, faute de flocons dans cet hiver trop doux.
L'espace d'une journée, le 24 décembre, j'ai retrouvé Aurélien tel que je le connaissais. Tel qu'il m'avait plu au lycée et tant énervée lors des déjeuners dominicaux. Au sein de ma famille, il fut affable, bavard, omniprésent. Il mangea cinq tartines de foie gras, reprit du chapon, finit les pommes de terre sautées, goûta à trois bûches différentes. Il monopolisa élégamment la conversation, puisant l'inspiration dans les sujets médicaux et parfois même dans l'actualité, alors que pendant quatre mois il avait paru complètement étanche au monde extérieur ; la veille, il avait dû potasser sérieusement le rôle du gendre idéal sur lemonde.fr. Nous ouvrîmes nos cadeaux et je découvris que, sans guère d'originalité, le Père Noël m'avait apporté des romans et des vêtements d'hiver ; Aurélien s'extasia devant une chemise de flanelle et une cravate bleue. Agathe n'était pas là. Ses nouvelles responsabilités maternelles semblaient l'autoriser à sécher les réunions familiales. Afin de ne pas fatiguer le petit, elle ne passerait que le 25, pour récupérer ses cadeaux, ceux de Lucas et de son mari.
Mais le 25, nous étions dans la famille d'Aurélien, avec les parents d'Aurélien, son oncle et sa tante maternels, leurs époux, ses trois cousins adolescents et son grand-père qui se faisait appeler "Tonton" pour une raison assez peu claire. Pour l'occasion, l'aimable Aurélien avait laissé la place à l'ours Aurélien. Comme c'était prévisible, il passa la plus grande partie de la journée dans sa chambre, prétextant d'intensives révisions pour s'éclipser entre tous les plats ; il fallait alors qu'une âme généreuse le prévînt que Tonton Robert avait fini le récit de son opération de la prostate pour le voir revenir, avaler rapidement ce qui se trouvait alors dans son assiette et repartir aussi sec. Ses parents, qui trouvaient cela admirable au début, finirent par trouver cela lassant. Cependant, fidèles à eux-mêmes, ils ne dirent rien et se contentèrent de pincer les lèvres ; les cousins profitèrent de l'aubaine pour aller jouer à Resident Evil dans le salon pendant tout le repas. Heureusement Tonton Robert, qui n'avait pas le charme de son petit-fils mais bien son débit vocal des bons jours, se chargea de la conversation. A la fin du repas, les oncles et tantes d'Aurélien distribuèrent des enveloppes remplies d'un nombre de billets proportionnel au lien de parenté qui les unissait au bénéficiaire : la mienne en comptait deux. Pour épargner à leur fils la peine de faire les magasins, les parents d'Aurélien avaient sélectionné pour lui une série d'annales de concours, chaque livre étant emballé individuellement (ce qui, je suppose, était censé procurer au destinataire une surprise sans cesse renouvelée). Moi, j'héritai de boucles d'oreilles, et les cousins d'enveloppes similaires à celles distribuées par leurs parents. Tonton Robert se contenta de faire la bise à tout le monde, ce qui à son sens était plus dans l'esprit de Noël.
Mais mon cadeau de Noël le plus intéressant, je ne devais l'obtenir que deux jours plus tard. Aurélien et moi avions décidé de passer la semaine à venir chacun dans sa famille. Rester cinq jours seul chez ses parents lui paraissait sans doute plus propice à l'enfermement continuel, qui était devenu son idéal de vie.
Tandis que, seule, donc, je lisais mes nouveaux romans emmitouflée dans mes nouveaux vêtements, des cris stridents en provenance du hall d'entrée ont escaladé l'escalier, traversé la porte de ma chambre et sont venus trouver mes oreilles qui gisaient sur mon lit avec le reste de ma personne ; Mme Daumis faisait sa tournée semestrielle. Mme Daumis avait une chatte que, pour des raisons aussi bien idéologiques qu'économiques, elle avait toujours refusé de stériliser et qui, par conséquent, faisait deux portées de chatons tous les ans depuis dix ans. Quand Mme Daumis jugeait que la chatte avait assez materné et assez allaité, car Mme Daumis se préoccupait beaucoup du bien-être psychologique et physiologique de l'animal, elle la séparait des petits. Promenant dans chaque maison son panier de chatons hurlant pour retrouver leur mère, elle en proposait un à chaque voisin qui avait l'amabilité de lui ouvrir sa porte. La tournée se terminait invariablement au ruisseau où Mme Daumis noyait sans état d'âme les malchanceux qui n'avaient pas trouvé preneur : la campagne est un univers impitoyable. Comme nous habitions à deux pas de Mme Daumis, nous étions parmi les premières maisons qu'elle visitait ; ainsi, mes parents pouvaient rejeter l'offre sans culpabilité, prétextant les dizaines de foyers après nous qui les adopteraient volontiers. Mais cette année, quelque chose avait changé : j'avais un endroit à moi et jusqu'à preuve du contraire, j'y mettais ce que je voulais, y compris un chat.
"J'ai du noir, du tigré et du rouquin," énonçait, imperturbable, Mme Daumis tandis que ma mère essayait de s'en débarrasser avec diplomatie.
En descendant sans bruit les escaliers, je jetai un coup d'œil dans le panier miauleur. Il y avait cinq petites boules de fourrure : deux noires, deux fauves et une rousse. Les tigrés avait la cote au village : on disait qu'ils faisaient plus chat que les autres, et ils avaient la réputation d'être d'excellents chasseurs de souris. Les noirs étaient un second choix dans nos contrées, mais ils étaient tout de même admirés par quelques esthètes pour leur élégance et leur mystère. Personne n'aimait les roux qui n'étaient ni mystérieux ni sauvages et faisaient tache dans une cuisine rustique.
"Je vais prendre le roux."
Surprises, ma mère et Mme Daumis posèrent les yeux sur moi, qui me tenais à présent en bas des escaliers. J'exposai à ma mère mon intention de le ramener dans mon appartement et avant qu'elle eût pu protester, Mme Daumis me fourra le chaton dans les bras.
"Très bon choix, Madeleine. Allez, maintenant, il faut que je me sauve. Bonne journée."
Et elle s'en alla aussi vite qu'elle était arrivée, trop heureuse d'avoir casé un chaton dans un foyer dont elle n'attendait rien.
Mes parents ne firent aucun commentaire ; ils considéraient sans doute mon adoption spontanée comme ma première décision d'adulte et ne se sentaient pas le droit de la contester. Pendant trois jours, le chaton resta dans ma chambre, à l'étage, où je lui mis un peu de pâtée et une petite caisse. L'aliment solide et la propreté étaient des apprentissages récents pour lui mais il mangeait avec appétit et peu d'accidents hors de la caisse furent à regretter. Il pleura une journée sa mère perdue et l'oublia le lendemain, à l'évidence pour toujours.
Quand, à la fin de la semaine, Aurélien vint me chercher pour rentrer chez nous, il ne put manquer de remarquer le chaton qui hurlait à fendre l'âme dans la cage que j'avais achetée. Mais s'il fut surpris, il n'en montra rien : il se préoccupa seulement de savoir s'il était propre. Rassuré sur ce point, il parut s'accommoder de mon initiative. Il haussa le volume de l'autoradio pour tenter de couvrir les cris, et nous fûmes partis.
Aurélien ne fêta pas le Nouvel An : il avait reçu plusieurs propositions mais les avait toutes déclinées. Il passa le soir du 31 à faire des fiches de révision, en compagnie du chaton que nous n'avions toujours pas nommé. Moi, j'allai à la fête organisée par mes collègues de prépa. J'en fus très contente : il y avait peu d'alcool, l'ambiance était très bon enfant, nous fîmes des jeux toute la nuit. Plus de la moitié de la classe était présente : cela me permit de découvrir mes camarades sous un autre jour, de me lier un peu plus à certains, de me sentir mieux intégrée. Dans l'ensemble, l'expérience fut très positive. Quand je rentrai à midi le lendemain, je trouvai Aurélien endormi sur ses cours.
Les semaines suivantes furent consacrées à nos révisions d'examens. Aurélien devait passer la première partie de son concours, et moi j'avais mes premiers concours blancs. Le mois de janvier fut un mois épuisant pour nous. Ma charge de travail doubla, ou peut-être tripla, Aurélien enchaîna les insomnies et trouva le moyen de se faire prescrire à la fois des somnifères et des amphétamines. Il sortit de ses examens à moitié mort et complètement dépendant aux médicaments : à côté ma grosse fatigue et ma vitamine C effervescente faisaient pâle figure.
Depuis quelques temps, la vie a retrouvé un cours normal. J'ai confisqué les médicaments d'Aurélien en lui promettant de lui rendre en avril, pour la suite de son concours, et puisqu'il avait quelques jours de battement avant d'entamer son second semestre, il est allé voir un ami en Angleterre afin de se désintoxiquer l'esprit et le corps. Peu à peu, mes devoirs en hypokhâgne ont diminué et mes colles se sont espacées. J'ai pu arrêter la vitamine C.
A présent que nous avons quelques minutes pour nous, il faudrait que nous réfléchissions sérieusement au nom du chaton.
samedi 24 décembre 2011
Petit à petit, nous nous acheminons vers Noël. Les vacances sont arrivées, avec leur lot de satisfactions ambiguës. Aurélien et moi avons tous deux des examens importants en janvier, de sorte que ces quelques jours de trêve paraissent être plutôt consacrés à la déesse révision et ses suivantes rigueur et constance qu'aux festivités et au repos. D'un commun accord, nous avons donc décidé que nous ne rentrerionspas chez nos parents avant la veille de Noël, afin que l'effervescence familiale ne perturbât pas notre labeur.
Aurélien préfèrerait mourir plutôt que d'abandonner ses bouquins. A tel point que je me demande s'il ne faudra pas, le jour de Noël, lui porter sa part de bûche et ses cadeaux dans sa chambre. Ce serait le troubler, bien sûr, mais puisque cette année il n'a demandé au Père Noël que des livres de médecine et des annales de concours, on peut espérer ne pas être trop mal reçus.
Pour mon bonheur ou pour mon malheur, je suis moins sérieuse que lui. Qu'on s'entende : le concours que je dois passer est bien plus sélectif que le sien. Quand deux personnes sur dix sont reçues en médecine, deux sur cent sont reçues à Normale Sup. Mais le désespoir a ceci de bien qu'il permet de relativiser les choses : en hypokhâgne, on est consciencieux, mais on n'est pas obnubilé par le concours. Aussi lorsque mon amie Maud m'a invitée dans le sud de la France, je ne me suis pas sentie obligée de refuser.
Je dois reconnaître que je ne suis pas très autonome. Bien que l'on m'ait dit que le train était le mode de déplacement le plus répandu dans la gente estudiantine, je ne le prends que très rarement. Dans le village de mon enfance, il y a la voiture de mes parents ; dans la ville de mes études, il y a la voiture d'Aurélien ; suis-je invitée à une fête située dans un bourg voisin ? un des invités aura bien une voiture. Où que j'aille, je trouve toujours quelqu'un tout prêt à me conduire où je le souhaite. J'économise ainsi de l'argent, et j'économise surtout beaucoup d'efforts. Quand j'arrive dans une gare, je me sens bête, comme si j'étais dans un pays étranger. Il me faut faire d'incommensurables efforts pour comprendre le fonctionnement de la machine à billets ou pour trouver les différents quais ; les correspondances me donnent des palpitations ; je me sens comme une intruse et quand je croise un contrôleur, j'ai envie de me dénoncer. C'est donc pour moi toute une aventure de traverser la France en train pour me rendre à Aix-en-Provence.
Maud vient me chercher à la gare, ce qui est un soulagement. Après l'épreuve du train, j'aurais trouvé terriblement cruel de m'obliger à prendre un bus dans une ville inconnue. Elle habite un studio tout petit par rapport à mon appartement, au cœur de la cité universitaire. Cela aussi est nouveau pour moi, habituée que je suis à avoir beaucoup de place et un maximum de confort. Au milieu du désordre organisé, de la superposition d'objets sur des étagères étroites, des piles de livres à même le sol, des assiettes dépareillées empilées sur un coin de la table de travail, mon amie paraît dans son élément.
Au lycée, Maud jouait le rôle de l'excentrique. Ses cheveux blond platine, qu'elle portait très longs, étaient relevés en un volumineux chignon piqué de grosses fleurs en feutrine colorée. Elle portait des chemises de grands-mère, en dentelle blanche jaunie, des sarrouels dorés avec de grosses ceintures d'homme et par dessus cela (et par dessus le marché !) une longue veste en jean couverte de badges divers à l'effigie de groupes de rock ou de héros de dessin animé. Quand nous avions quitté le lycée, elle nous en avait donné un à chacun. J'avais hérité de Princesse Sarah. Je cumulais en effet, en plus du rôle bien naturel de la rouquine, celui de la timide et celui de la première de la classe.
"Ça va toujours avec Aurélien ?" demande-t-elle.
"Ça va."
"Tu sais Madeleine, j'ai toujours pensé que tu n'aurais pas dû te mettre avec lui. Vous êtes tous les deux beaucoup trop sages. Moi, je te voyais plutôt avec quelqu'un de plus fou, qui te ferait faire des choses extraordinaires. Il est comment, au lit, Aurélien ?"
"Ça va."
Je n'ai pas très envie de m'attarder sur les prouesses d'Aurélien au lit. "Ça va" résume bien la situation : je n'ai pas à me plaindre et pas grand chose à raconter non plus. Aurélien a des plaisirs simples : il lui suffit d'expulser son trop plein de virilité une à deux fois par semaine, et Aurélien est poli : il essaie dans la mesure du possible de ne pas me laisser en rade. Voilà ce que sont nos rapports : des moments de plaisir réciproque sans originalité particulière.
Maud me fait visiter Aix, les petites boutiques, le marché, les petites rues méconnues des touristes. Elle me montre, très fière, l'église de la Madeleine, malheureusement fermée pour travaux. On achète une boîte de calissons, afin de ne pas manquer à la tradition des visiteurs d'Aix-en-Provence. Je suis contente de sortir un peu de chez moi, de voir de nouvelles choses, de voir le sud en plein hiver. Il fait très doux : on dirait l'été de chez nous. Le ciel est bleu, les minutes semblent couler au ralenti. Nous prenons un thé en terrasse.
Nous parlons de nos cours, en prépa pour moi, en fac de psychologie pour elle. Elle me parle des garçons avec qui elle est sortie quelques semaines, avec qui elle aimerait sortir. Je me tais toujours résolument à propos d'Aurélien. Je pars du principe bien connu que les gens en couple ne sont pas intéressants : une fois que l'affaire est conclue, il n'y a plus de suspense, plus de sensations fortes. Je souhaite à Maud de rester encore longtemps célibataire : c'est une passionnée et pour être en couple, il faut accepter la routine.
Nous retournons au campus. Maud me fait voir les bâtiments de l'université, de l'extérieur, car elle est fermée pour les vacances. Comme il fait déjà nuit noir, nous rentrons chez elle, nous mangeons et nous regardons sur son ordinateur un film de Bollywood rempli d'histoires d'amour contrariées, de rebondissements extraordinaires et de chorégraphies complètement déjantées. L'esprit saturé de saris flashy et de musiques orientales, nous nous couchons.
Et c'est sur mon matelas posé à même le sol à côté du lit de Maud, toute seule dans mon sac de couchage, que je réalise à quel point Aurélien me manque. Non, Aurélien ne ressemble pas à Maud. Il ne ressemble à aucun de mes amis. Il ne laisse rien au hasard, il sait où il va, il aime l'ordre et déteste le vagabondage. Il est sérieux et posé, il me convient. S'il était autrement, il me ferait sans doute peur, il me confronterait à mes propres angoisses. J'ai besoin de lui pour me calmer et pour me rassurer, bien plus que j'ai besoin de quelqu'un comme Maud, qui me ferait certainement rire, mais qui prendrait un malin plaisir à dramatiser plus encore une situation que je jugerais critique. J'aime Aurélien, plus que tout. C'est dommage que je ne m'en rende pas autant compte lorsque je suis avec lui.
Le lendemain, Maud et moi prenons le train ensemble pour rentrer chez nous, à la veille de Noël. Aurélien m'attend chez mes parents.
Aurélien préfèrerait mourir plutôt que d'abandonner ses bouquins. A tel point que je me demande s'il ne faudra pas, le jour de Noël, lui porter sa part de bûche et ses cadeaux dans sa chambre. Ce serait le troubler, bien sûr, mais puisque cette année il n'a demandé au Père Noël que des livres de médecine et des annales de concours, on peut espérer ne pas être trop mal reçus.
Pour mon bonheur ou pour mon malheur, je suis moins sérieuse que lui. Qu'on s'entende : le concours que je dois passer est bien plus sélectif que le sien. Quand deux personnes sur dix sont reçues en médecine, deux sur cent sont reçues à Normale Sup. Mais le désespoir a ceci de bien qu'il permet de relativiser les choses : en hypokhâgne, on est consciencieux, mais on n'est pas obnubilé par le concours. Aussi lorsque mon amie Maud m'a invitée dans le sud de la France, je ne me suis pas sentie obligée de refuser.
Je dois reconnaître que je ne suis pas très autonome. Bien que l'on m'ait dit que le train était le mode de déplacement le plus répandu dans la gente estudiantine, je ne le prends que très rarement. Dans le village de mon enfance, il y a la voiture de mes parents ; dans la ville de mes études, il y a la voiture d'Aurélien ; suis-je invitée à une fête située dans un bourg voisin ? un des invités aura bien une voiture. Où que j'aille, je trouve toujours quelqu'un tout prêt à me conduire où je le souhaite. J'économise ainsi de l'argent, et j'économise surtout beaucoup d'efforts. Quand j'arrive dans une gare, je me sens bête, comme si j'étais dans un pays étranger. Il me faut faire d'incommensurables efforts pour comprendre le fonctionnement de la machine à billets ou pour trouver les différents quais ; les correspondances me donnent des palpitations ; je me sens comme une intruse et quand je croise un contrôleur, j'ai envie de me dénoncer. C'est donc pour moi toute une aventure de traverser la France en train pour me rendre à Aix-en-Provence.
Maud vient me chercher à la gare, ce qui est un soulagement. Après l'épreuve du train, j'aurais trouvé terriblement cruel de m'obliger à prendre un bus dans une ville inconnue. Elle habite un studio tout petit par rapport à mon appartement, au cœur de la cité universitaire. Cela aussi est nouveau pour moi, habituée que je suis à avoir beaucoup de place et un maximum de confort. Au milieu du désordre organisé, de la superposition d'objets sur des étagères étroites, des piles de livres à même le sol, des assiettes dépareillées empilées sur un coin de la table de travail, mon amie paraît dans son élément.
Au lycée, Maud jouait le rôle de l'excentrique. Ses cheveux blond platine, qu'elle portait très longs, étaient relevés en un volumineux chignon piqué de grosses fleurs en feutrine colorée. Elle portait des chemises de grands-mère, en dentelle blanche jaunie, des sarrouels dorés avec de grosses ceintures d'homme et par dessus cela (et par dessus le marché !) une longue veste en jean couverte de badges divers à l'effigie de groupes de rock ou de héros de dessin animé. Quand nous avions quitté le lycée, elle nous en avait donné un à chacun. J'avais hérité de Princesse Sarah. Je cumulais en effet, en plus du rôle bien naturel de la rouquine, celui de la timide et celui de la première de la classe.
"Ça va toujours avec Aurélien ?" demande-t-elle.
"Ça va."
"Tu sais Madeleine, j'ai toujours pensé que tu n'aurais pas dû te mettre avec lui. Vous êtes tous les deux beaucoup trop sages. Moi, je te voyais plutôt avec quelqu'un de plus fou, qui te ferait faire des choses extraordinaires. Il est comment, au lit, Aurélien ?"
"Ça va."
Je n'ai pas très envie de m'attarder sur les prouesses d'Aurélien au lit. "Ça va" résume bien la situation : je n'ai pas à me plaindre et pas grand chose à raconter non plus. Aurélien a des plaisirs simples : il lui suffit d'expulser son trop plein de virilité une à deux fois par semaine, et Aurélien est poli : il essaie dans la mesure du possible de ne pas me laisser en rade. Voilà ce que sont nos rapports : des moments de plaisir réciproque sans originalité particulière.
Maud me fait visiter Aix, les petites boutiques, le marché, les petites rues méconnues des touristes. Elle me montre, très fière, l'église de la Madeleine, malheureusement fermée pour travaux. On achète une boîte de calissons, afin de ne pas manquer à la tradition des visiteurs d'Aix-en-Provence. Je suis contente de sortir un peu de chez moi, de voir de nouvelles choses, de voir le sud en plein hiver. Il fait très doux : on dirait l'été de chez nous. Le ciel est bleu, les minutes semblent couler au ralenti. Nous prenons un thé en terrasse.
Nous parlons de nos cours, en prépa pour moi, en fac de psychologie pour elle. Elle me parle des garçons avec qui elle est sortie quelques semaines, avec qui elle aimerait sortir. Je me tais toujours résolument à propos d'Aurélien. Je pars du principe bien connu que les gens en couple ne sont pas intéressants : une fois que l'affaire est conclue, il n'y a plus de suspense, plus de sensations fortes. Je souhaite à Maud de rester encore longtemps célibataire : c'est une passionnée et pour être en couple, il faut accepter la routine.
Nous retournons au campus. Maud me fait voir les bâtiments de l'université, de l'extérieur, car elle est fermée pour les vacances. Comme il fait déjà nuit noir, nous rentrons chez elle, nous mangeons et nous regardons sur son ordinateur un film de Bollywood rempli d'histoires d'amour contrariées, de rebondissements extraordinaires et de chorégraphies complètement déjantées. L'esprit saturé de saris flashy et de musiques orientales, nous nous couchons.
Et c'est sur mon matelas posé à même le sol à côté du lit de Maud, toute seule dans mon sac de couchage, que je réalise à quel point Aurélien me manque. Non, Aurélien ne ressemble pas à Maud. Il ne ressemble à aucun de mes amis. Il ne laisse rien au hasard, il sait où il va, il aime l'ordre et déteste le vagabondage. Il est sérieux et posé, il me convient. S'il était autrement, il me ferait sans doute peur, il me confronterait à mes propres angoisses. J'ai besoin de lui pour me calmer et pour me rassurer, bien plus que j'ai besoin de quelqu'un comme Maud, qui me ferait certainement rire, mais qui prendrait un malin plaisir à dramatiser plus encore une situation que je jugerais critique. J'aime Aurélien, plus que tout. C'est dommage que je ne m'en rende pas autant compte lorsque je suis avec lui.
Le lendemain, Maud et moi prenons le train ensemble pour rentrer chez nous, à la veille de Noël. Aurélien m'attend chez mes parents.
dimanche 11 décembre 2011
Les rues de la ville sont toutes illuminées pour Noël. Lorsque je rentre de prépa, le soir, alors que le ciel est déjà noir, cela m'émerveille, toutes ces lumières. Je n'ai jamais accordé une grande importance à Noël, mais il me semble que cette année sera différente.
En devenant adulte, je suis devenue nostalgique. Contrairement à ce que l'on entend parfois, devenir adulte n'est pas un long processus. Dès que l'on quitte ses parents, devenir adulte, c'est une obligation. Devenir adulte, c'est devoir assumer des responsabilités jamais assumées auparavant : avoir notre propre adresse, payer un loyer, remplir des papiers en notre nom, construire notre vie dans un monde qui ne connaît pas nos parents, où l'on est responsable de tous nos actes. Mais dans ce monde neuf, il y a toujours quelques petites madeleines chargées de nous rappeler notre vie d'avant : un parc municipal qui sent comme le jardin de notre enfance, des petites pâtes en forme de lettres comme celles que l'on mangeait en soupe les soirs d'hiver sur les rayons d'un super marché, des décorations de Noël aussi scintillantes que celles qui nous faisaient rêver quand on était petit.
L'âge adulte a un bonheur que l'enfance ne connaît pas : le souvenir. On était probablement heureux, plus jeunes, lorsque nous jouions des heures au jardin ou que nous mangions une soupe de petites pâtes très chaude alors qu'il faisait très froid, mais nous ne nous en rendions pas compte. Prendre son indépendance permet de faire de nouvelles expériences, de goûter de nouvelles saveurs, de voir différents endroits, mais cela paraît parfois artificiel au regard des dix-huit années précédentes, celles qui nous ont véritablement faits tels que nous sommes. Du point de vue d'un jeune adulte, l'enfance est un phare, solide et sûr.
L'existence que je mène en ce moment me paraît vide et dénuée de sens. Je fais une formation dite d'exception, destinée à me mener à une école exceptionnelle, mais en réalité, ma chance d'aboutir autre part qu'en fac de lettres in fine est infime. Mon petit lycée de province envoie peut-être un étudiant à Normale Sup tous les dix ans et décrète chaque année quinze jours de liesse quand il a deux ou trois admissibles. Professionnellement, ce que je fais ne me servira plus tard qu'à me vanter sur mon CV. Dans ma vie personnelle, je ne suis guère plus épanouie. Bien sûr, au fond, j'aime Aurélien, et je ne pourrais pas vivre sans lui. Je ne sais pas comment font tous ceux qui vivent seuls pour trouver le courage de se lever tous les matins, de se faire à manger, de sortir de chez eux : si je vivais seule, j'aurais tôt fait de devenir dépressive. Mais je m'ennuie. Aurélien n'a pas besoin de moi, Aurélien n'est pas ma famille, je me sens inutile et perdue.
C'est ce que je ressens sur le chemin illuminé qui me ramène chez moi : de la joie enfantine, primitive, et une grande bouffée de mélancolie. Je n'ai jamais aussi bien porté mon prénom.
En devenant adulte, je suis devenue nostalgique. Contrairement à ce que l'on entend parfois, devenir adulte n'est pas un long processus. Dès que l'on quitte ses parents, devenir adulte, c'est une obligation. Devenir adulte, c'est devoir assumer des responsabilités jamais assumées auparavant : avoir notre propre adresse, payer un loyer, remplir des papiers en notre nom, construire notre vie dans un monde qui ne connaît pas nos parents, où l'on est responsable de tous nos actes. Mais dans ce monde neuf, il y a toujours quelques petites madeleines chargées de nous rappeler notre vie d'avant : un parc municipal qui sent comme le jardin de notre enfance, des petites pâtes en forme de lettres comme celles que l'on mangeait en soupe les soirs d'hiver sur les rayons d'un super marché, des décorations de Noël aussi scintillantes que celles qui nous faisaient rêver quand on était petit.
L'âge adulte a un bonheur que l'enfance ne connaît pas : le souvenir. On était probablement heureux, plus jeunes, lorsque nous jouions des heures au jardin ou que nous mangions une soupe de petites pâtes très chaude alors qu'il faisait très froid, mais nous ne nous en rendions pas compte. Prendre son indépendance permet de faire de nouvelles expériences, de goûter de nouvelles saveurs, de voir différents endroits, mais cela paraît parfois artificiel au regard des dix-huit années précédentes, celles qui nous ont véritablement faits tels que nous sommes. Du point de vue d'un jeune adulte, l'enfance est un phare, solide et sûr.
L'existence que je mène en ce moment me paraît vide et dénuée de sens. Je fais une formation dite d'exception, destinée à me mener à une école exceptionnelle, mais en réalité, ma chance d'aboutir autre part qu'en fac de lettres in fine est infime. Mon petit lycée de province envoie peut-être un étudiant à Normale Sup tous les dix ans et décrète chaque année quinze jours de liesse quand il a deux ou trois admissibles. Professionnellement, ce que je fais ne me servira plus tard qu'à me vanter sur mon CV. Dans ma vie personnelle, je ne suis guère plus épanouie. Bien sûr, au fond, j'aime Aurélien, et je ne pourrais pas vivre sans lui. Je ne sais pas comment font tous ceux qui vivent seuls pour trouver le courage de se lever tous les matins, de se faire à manger, de sortir de chez eux : si je vivais seule, j'aurais tôt fait de devenir dépressive. Mais je m'ennuie. Aurélien n'a pas besoin de moi, Aurélien n'est pas ma famille, je me sens inutile et perdue.
C'est ce que je ressens sur le chemin illuminé qui me ramène chez moi : de la joie enfantine, primitive, et une grande bouffée de mélancolie. Je n'ai jamais aussi bien porté mon prénom.
vendredi 2 décembre 2011
L'affichage "Vous avez un message" est un mythe. Pour sa part, ma messagerie électronique se contente d'afficher un impersonnel "1 mail non lu". Rarement plus d'un, notez bien. Je ne suis pas une experte en nouvelles technologies, et probablement un cas désespéré en fait de communication. Mes professeurs ne sont guère plus dégourdis avec le monde virtuel et préfèrent nous annoncer nos dates de colles face à face, un sourire sadique aux lèvres. Quant à mes amis, ils partagent ma vision de la sociabilité : pourquoi se parler quand on n'a rien d'important à se dire ? Ainsi, ma boîte mail ne connaît pas les embouteillages.
Cet email que j'ai reçu provient de mes collègues d'hypokhâgne. C'est une invitation à fêter le Nouvel An avec eux. Je ne peux pas dire que ce mail me surprenne, mais il m'interpelle. Il me rappelle que je m'étais jurée, au début de l'année, de ne pas me faire de nouveaux amis. Par fierté, par respect des anciens, par timidité et par crainte, probablement aussi.
J'ai grandi dans un petit village au milieu de nulle part. Mes parents pensaient que c'était mieux, la campagne, pour les enfants, que ça les immunisait contre les maladies et leur faisait les joues plus roses. Un village en étoile : notre maison se trouvait à l'extrémité de l'une des branches, côtoyant d'un côté les champs, de l'autre la forêt, et l'école se trouvait au centre. J'y ai rencontré mes premiers amis, compagnons de loups glacés et de jeux de rôles féériques.
Pour plus de convenance, mes parents m'ont ensuite inscrite non dans le collège le plus proche, situé dans une petite bourgade presque aussi éloignée de la civilisation que notre village, mais dans celui de la ville où ils travaillaient, qui devait compter trente mille habitants et m'apparaissait alors comme le bout du monde. J'ai perdu la plupart de mes amis d'école dans la bataille : deux copines seulement me sont restées, catapultées comme moi dans la grande ville par des parents sans pitié.
Parce qu'elles me parlaient, on peut dire que mes deux amies étaient sociables. C'est paradoxal, peut-être, mais rien ne fait tant fuir les gens asociaux que les gens qui ne parlent pas. Ils ont l'impression de se retrouver devant un miroir, et on parle rarement à son reflet sans penser que ça y est, on a touché le fond. Pour me faire des amis, j'ai besoin qu'on me parle sans se poser de question, sans hésiter, sans se sentir gêné. J'ai besoin de personnes sociables. Parce que mes amies étaient sociables, elles ne se sont pas contentées de ma fréquentation. A la fin de nos années de collège, nous étions une dizaine.
Quatre amis seulement m'ont suivie au lycée, dont une amie d'enfance. Pour des raisons que j'ignore, elle s'est toutefois éloignée de nous. Cela ne m'a pas fait de peine, cela m'a semblé naturel : j'étais sans doute devenue plus proche des trois autres. En fusionnant avec un autre groupe dont le leader connaissait une de mes amies, nous avons retrouvé une certaine force numérique. Nous formions un ensemble bigarré mais soudé. La discrète cohabitait avec l'exubérante, le cancre avec la première de la classe, l'homosexuel avec le garçon manqué, la jeune fille de bonne famille avec la dealeuse de drogue occasionnelle. Cela nous amusait : nous nous enrichissions grâce à nos différences, nous nous engouffrions dans des débats sans fin en nous prenant pour des philosophes. Entre midi et deux, après le repas au self où nous avions deux tables réservées, nous nous allongions sur la pelouse s'il faisait beau et nous regardions le ciel ; s'il faisait mauvais, nous nous asseyions sur des marches d'escaliers, au bout d'un couloir, et nous discutions tout bas, pour ne pas être repérés par des surveillants de mauvais poil.
Aurélien n'avait rien à voir avec tout cela. Il a été mon petit ami dès la classe de Terminale, mais il ne fréquentait pas les mêmes personnes que moi. Je passais certaines récréations avec lui, nous nous voyions surtout le weekend. Il méprisait ouvertement mon groupe d'amis. Les siens étaient bien habillés, sérieux et intelligents ; les miens ne ressemblaient à rien. Mais je les adorais. Je n'avais jamais aimé quelqu'un à ce point. Mon père avait raison quand il disait d'un ton docte : "Profite de tes amis de lycée : tu n'en auras jamais de meilleurs de ta vie."
Cela peut paraître incroyable, mais depuis le bac, la majeure partie de ces merveilleux amis n'a pas cherché à me recontacter. Je n'ai pas été bouleversée : j'avais déjà perdu la plupart de mes amis de collège et je savais que je ne garderais pas le contact avec tous mes amis de lycée. Pourtant, il me semblait impossible de songer à les remplacer. Je n'avais pas envie d'être heureuse avec d'autres personnes, de peur d'affadir mes souvenirs avec eux.
Et ce soir, cet email. De mes nouveaux amis. Je ne ressens pas pour eux ce que je ressentais pour les autres, mais leur présence me fait du bien au quotidien et leur invitation me fait plaisir. Je tape sur le clavier : "D'accord, je serai là. Est-ce que je peux amener quelque chose ?"
Et j'envoie le message. Nostalgique peut-être mais incontestablement satisfaite. Je ne suis plus une petite partie insignifiante d'un banc de poissons fusionnel, je suis un poisson indépendant maintenant. Et j'ai tout l'océan à explorer.
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