Il y a bien des jours que je n'ai pas écrit ici. Il aura fallu un dimanche après-midi pluvieux pour que je retourne à mon ordinateur. Il me semble que moins on a des choses à dire, plus on ressent l'envie de les écrire. Comme si romancer ces éléments sans importance pouvait donner à notre vie plus de relief qu'elle n'en a en réalité.
Si je n'écris plus, c'est probablement parce qu'en ce moment, et pour la première fois depuis des années, il se passe quelque chose dans ma vie.
Mon couple avec Aurélien a toujours eu un côté administratif. Il est venu un jour me voir en me demandant si j'accepterais de devenir sa petite amie. Il n'a pas argumenté, il a simplement attendu que je lui donne une réponse. J'ai réfléchi, pesé le pour et le contre. Je le trouvais sympathique, intelligent et bien de sa personne, je ne lui voyais pas de défaut. J'ai dit oui, nous nous sommes embrassés et le pacte était scellé. Un pacte qui impliquait déjà un appartement, un chat, un mariage et des enfants. J'ai appris à aimer Aurélien, il compte énormément pour moi, mais nous avons toujours eu du mal à nous départir de ce côté vieux couple avant l'heure.
Et depuis quelques semaines, il y a aussi ce type de ma classe. Qui ne m'a jamais demandé de devenir sa petite amie. Qui n'a sûrement jamais envisagé de m'épouser ou de me faire des enfants. Qui sait d'ailleurs, comme tout le monde, que j'ai un copain depuis deux ans. Et qui pourtant me donne tous les jours des témoignages d'intérêt et d'affection. Il dit qu'il aime le flamboiement de mes cheveux au soleil et le charme désuet de mes vêtements, mes chemisiers et mes jupes plissées. Il vient me trouver le matin, quand j'arrive, il me parle du temps, des cours, des autres. Il me fait rire, mais je réponds à peine : déjà parce que je parle mal, que je ne suis pas très douée pour la conversation, ensuite parce que je pressens confusément que si je répondais avec trop d'enthousiasme à ses sollicitations, cela signerait ma perte. Ou du moins la perte de tout ce qui est sûr et solide dans ma vie en ce moment.
C'est une chose de perdre un petit ami. C'en est une autre de perdre une belle-famille, un appartement, toute une identité construite à deux et un certain nombre de projets d'avenir. Ce n'est pas changer un meuble passé de mode dans une pièce, c'est casser toute la maison et la reconstruire entièrement. C'est long, c'est fastidieux et c'est sans garantie de résultat. Ce n'est pas une décision à prendre à la légère.
Et pourtant, cela ne me fait pas aussi peur que cela devrait. Il me semble que l'intimité viendrait naturellement, il me semble que je pourrais l'intégrer dans ma famille et m'intégrer dans la sienne sans problème, il me semble qu'il serait agréable de vivre avec lui. Comme si je pouvais éviter avec lui tous les écueils du couple : la routine, la lassitude, les disputes... Je sais, au fond, que nous vivons sans doute la meilleure période d'une relation, celle où tout est possible, où rien n'a de conséquence, où le désir est à son paroxysme car il n'a pas la possibilité de s'exprimer. Je sais que jamais on ne retrouve cet état de grâce quand on peut à loisir embrasser, toucher et caresser une personne. Néanmoins, céder m'apparaît plus comme un accomplissement que comme une fin. Je me sens résolument déraisonnable.
J'ai du mal à voir clair dans mes sentiments. Il est moins beau, moins brillant qu'Aurélien, promis à une carrière plus médiocre. Mais il me fait plus de bien qu'Aurélien, parce que son regard me rend belle, désirable et unique. Et je ne sais pas s'il me plaît pour lui même, s'il me plaît parce que j'ai besoin de me sentir aimée ou si, d'une certaine façon, j'aimerais uniquement l'utiliser pour faire comprendre à Aurélien que je ne lui appartiens pas pour toujours et que je peux partir en moins de temps qu'il n'en faut pour le lui annoncer.
Mais je sais bien que je ne parlerai jamais de lui à Aurélien. Du moins pas avant d'avoir pris une décision irrévocable.
lundi 16 avril 2012
lundi 26 mars 2012
C'est le printemps. Il fait beau, il fait chaud, la fin de l'année approche doucement et tout le monde est déprimé.
La frustration constante dans laquelle vit ma génération m'effraie. Cette génération pour qui tout est possible et rien ne se fait. Ne serait-ce que dans ma classe d'hypokhâgne. Combien parmi nous se sont imaginés astrophysiciens, vétérinaires pour animaux sauvages, reporters de guerre, conservateurs au Louvre... et se retrouvent à écrire dans la case "Métier envisagé" du questionnaire de rentrée "Prof" ? Et les profs déjà en place d'approuver avec de grands sourires satisfaits : "Parfait, si vous voulez être profs, vous êtes sur la bonne voie !" Mais qui écrirait sans crainte de provoquer l'hilarité générale "Ballerine" ou "Éleveur de chèvres" ? Peut-être que c'était un rêve, mais l'école de danse coûtait trop cher, les études agricoles faisaient pèquenaud et nous étions forts en orthographe. Alors nous nous sommes retrouvés ici, où il n'y a qu'une seule bonne réponse à la question "Métier envisagé". Pour ma part, j'ai préféré ne pas me trahir : j'ai laissé la case blanche.
Au risque de paraître déplacée, de sembler me complaire dans la nostalgie d'un temps que je n'ai pas connu, ce n'était pas comme ça, avant. Mes parents, contrairement à moi peut-être, ne sont pas nés avec un cuillère en argent dans la bouche. Ils se sont faits tout seuls, grâce aux bourses, aux petits boulots et à de longues années d'étude. Ils font partie d'une génération marquée par ce qu'il serait sans doute anachronique d'appeler "l'optimisme d'après-guerre" mais qui y ressemble tout de même un peu. Ils viennent d'une époque où la société connaissait un bouleversement sans précédent, où l'ascension sociale devenait un rêve accessible à chacun, où on pouvait devenir médecin en étant fils d'ouvrier et ingénieur en étant fils de paysan.
De nos jours, tout cela est devenu normal. On ne s'étonne plus de voir un enfant de pauvres devenir un adulte aisé. A l'époque de nos parents, être avocat, c'était super cool ; à notre époque, cela ne suffit plus. Le champ de nos ambitions est illimité. On veut tout, on imagine tant... et au final, on ne sait plus dans quelle direction aller. Mes parents m'ont donné mon indépendance, je les en remercie, mais je suis perdue. Je ne leur rendrais ma liberté pour rien au monde mais elle me pèse. Il m'arrive de penser qu'il m'aurait été plus profitable de suivre une voie imposée dont l'aboutissement rébarbatif mais clair serait un point de repère.
Heureusement pour Aurélien, la médecine est toujours un vieux rêve accessible pour les irréductibles scientifiques qui ont choisi de suivre le flux ascendant mais pas trop de la société. Et moi qui ne peux me résoudre à faire un choix de carrière de peur de devenir comme tout le monde, je jalouse sa normalité. Être avec lui, c'est comme, en haute mer, être maintenu à la surface par quelqu'un qui a une bouée de sauvetage quand on est soi-même lesté de plomb. On se laisse porter en espérant trouver la terre ferme avant d'avoir coulé.
samedi 17 mars 2012
Je suis souvent effarée lorsque certains amis me décrivent la manière dont ils ont été éduqués.
Ils me racontent ça en riant, évoquent leurs déboires passés comme un mal nécessaire, m'assurent que c'est la seule méthode qui vaille pour élever un enfant, une méthode qui a fait ses preuves au fil des générations. Je réalise alors la chance que j'ai d'avoir des parents comme les miens, des parents qui m'ont toujours montré la voie de la coopération, du discours, la voie de la civilisation. Jamais ma mère ne m'a gratifiée d'une paire de claques pour avoir exercé mon droit de citoyenne à la contestation d'un pouvoir despotique, jamais mon père ne s'est laissé envahir par la colère au point de me traîner dans ma chambre en me tirant par les cheveux (s'il l'avait fait, je suis presque certaine que ma mère aurait immédiatement alerté les services sociaux), jamais mes parents n'ont considéré les droits de l'enfant comme une vaste blague gauchiste destinée à spolier les parents de leurs droits les plus fondamentaux. Si c'était été le cas, peut-être rirais-je aussi de ces altercations cocasses entre parents et enfants, mais ce n'est pas le cas. Cela me choque, et il me semble que j'ai raison d'être choquée.
Il est évident que mes parents ont puisé leur inspiration éducationnelle dans un manuel de pédagogie à la mode. Cela ferait probablement rire les partisans de l'éducation au feeling où le plus important est d'écouter son instinct. Un instinct qui suggère de répondre à la violence par la violence, à l'insulte par l'insulte, d'écraser l'autre jusqu'à ce qu'il ne soit plus un problème. Ce n'est pas un instinct de parent, c'est un instinct d'humain : grossier, primaire, qui est étrangement toléré au sein de la famille, mais absolument proscrit au sein d'une société d'adultes. Devenir parent, je pense que cela s'apprend et les méthodes d'éducation douce donnent à mon sens des résultats probants. Parce que nous étions respectées par des parents qui se comportaient avec nous comme des adultes avec des adultes, ma sœur et moi avons rapidement fait preuve d'une grande maturité. Je ne prétends pas n'avoir jamais été désobéissante, insolente, colérique et violente étant enfant (je me suis même autorisée une petite crise d'adolescence le moment venu) mais nos parents se contentaient de sanctionner les manquements aux règles sans se laisser aller à punir ou à reproduire nos mouvements d'humeur. Ils étaient au-dessus de cela, et si nous voulions mériter leur estime, nous devions nous hisser au même niveau de maîtrise de soi.
Pour autant, je ne peux pas dire que mon éducation a été parfaite. Il est en particulier regrettable que les méthodes d'éducation n'expliquent pas plus en détails comment témoigner de l'affection à ses enfants. Nombre de mes amis élevés à la dure, claqués, fessés voire battus pendant leur enfance, me disent n'avoir jamais douté un instant de l'amour de leurs parents. C'est là la grande supériorité de l'éducation instinctive : elle ne ferme pas la porte aux sentiments, qu'ils soient négatifs ou positifs. Pour ma part, même si je le pense, je ne peux pas affirmer avoir été très aimée par mes parents.
Bien élevée, sans doute, bien aimée, je ne sais pas.
Ils me racontent ça en riant, évoquent leurs déboires passés comme un mal nécessaire, m'assurent que c'est la seule méthode qui vaille pour élever un enfant, une méthode qui a fait ses preuves au fil des générations. Je réalise alors la chance que j'ai d'avoir des parents comme les miens, des parents qui m'ont toujours montré la voie de la coopération, du discours, la voie de la civilisation. Jamais ma mère ne m'a gratifiée d'une paire de claques pour avoir exercé mon droit de citoyenne à la contestation d'un pouvoir despotique, jamais mon père ne s'est laissé envahir par la colère au point de me traîner dans ma chambre en me tirant par les cheveux (s'il l'avait fait, je suis presque certaine que ma mère aurait immédiatement alerté les services sociaux), jamais mes parents n'ont considéré les droits de l'enfant comme une vaste blague gauchiste destinée à spolier les parents de leurs droits les plus fondamentaux. Si c'était été le cas, peut-être rirais-je aussi de ces altercations cocasses entre parents et enfants, mais ce n'est pas le cas. Cela me choque, et il me semble que j'ai raison d'être choquée.
Il est évident que mes parents ont puisé leur inspiration éducationnelle dans un manuel de pédagogie à la mode. Cela ferait probablement rire les partisans de l'éducation au feeling où le plus important est d'écouter son instinct. Un instinct qui suggère de répondre à la violence par la violence, à l'insulte par l'insulte, d'écraser l'autre jusqu'à ce qu'il ne soit plus un problème. Ce n'est pas un instinct de parent, c'est un instinct d'humain : grossier, primaire, qui est étrangement toléré au sein de la famille, mais absolument proscrit au sein d'une société d'adultes. Devenir parent, je pense que cela s'apprend et les méthodes d'éducation douce donnent à mon sens des résultats probants. Parce que nous étions respectées par des parents qui se comportaient avec nous comme des adultes avec des adultes, ma sœur et moi avons rapidement fait preuve d'une grande maturité. Je ne prétends pas n'avoir jamais été désobéissante, insolente, colérique et violente étant enfant (je me suis même autorisée une petite crise d'adolescence le moment venu) mais nos parents se contentaient de sanctionner les manquements aux règles sans se laisser aller à punir ou à reproduire nos mouvements d'humeur. Ils étaient au-dessus de cela, et si nous voulions mériter leur estime, nous devions nous hisser au même niveau de maîtrise de soi.
Pour autant, je ne peux pas dire que mon éducation a été parfaite. Il est en particulier regrettable que les méthodes d'éducation n'expliquent pas plus en détails comment témoigner de l'affection à ses enfants. Nombre de mes amis élevés à la dure, claqués, fessés voire battus pendant leur enfance, me disent n'avoir jamais douté un instant de l'amour de leurs parents. C'est là la grande supériorité de l'éducation instinctive : elle ne ferme pas la porte aux sentiments, qu'ils soient négatifs ou positifs. Pour ma part, même si je le pense, je ne peux pas affirmer avoir été très aimée par mes parents.
Bien élevée, sans doute, bien aimée, je ne sais pas.
vendredi 9 mars 2012
J'ai 18 ans.
En France, l'enseignement secondaire est obligatoire jusqu'à 16 ans. Pour aller au bout de la logique, Aurélien et moi avons décidé de passer le bac. Nous avons alors fait ce que la situation nous imposait : nous avons vécu chez nos parents, nous sommes allés au lycée, nous nous sommes fait des amis. Nous avons réussi notre bac, puis nous avons eu le choix.
Nous aurions pu choisir cet entre-deux (le lycée et la vie professionnelle) qu'est la vie étudiante : vivre dans une chambre sur le campus, sortir avec nos camarades, nous investir dans des associations, suivre quelques cours en fac (à l'occasion), rentrer chez nos parents le week-end pour laver notre linge.
Mais non, nous avons choisi de devenir adultes tout de suite. Nous nous sommes mis en couple, nous avons loué un grand appartement, nous avons acheté une machine à laver, nous avons passé (naturellement, sans réfléchir) nos journées à travailler. Ne nous manquait plus que le chat. Et Seccotine est arrivée.
"Qu'est-ce qu'on mange, ce soir ?" me demande Aurélien, assis sur un fauteuil du salon à lire le Généraliste.
"Carottes et steak haché, ça te va ?"
"Ça va."
"On pourrait sortir après manger. Aller au cinéma."
Aurélien lève les yeux du journal et me regarde comme si je venais de dire une énormité.
"Pourquoi ?"
"Pour... sortir, quoi, se changer les idées..."
"T'as plus de livres ?"
"Si."
"Ben alors ? Tu sais bien qu'il faut que je révise pour mes colles de lundi..."
Je n'insiste pas. Je sors les carottes du frigo, je prends l'économe, je commence à éplucher mes carottes. On ne parle plus. Seuls le scritch scritch de l'économe contre les légumes et le fleuch des pages qu'on tourne parviennent à troubler le silence.
J'ai 18 ans.
"Tu as conscience qu'on vit comme des vieux ?"
Aurélien ne répond pas. La question l'ennuie, probablement. Ou peut-être ne m'a-t-il même pas entendue.
En France, l'enseignement secondaire est obligatoire jusqu'à 16 ans. Pour aller au bout de la logique, Aurélien et moi avons décidé de passer le bac. Nous avons alors fait ce que la situation nous imposait : nous avons vécu chez nos parents, nous sommes allés au lycée, nous nous sommes fait des amis. Nous avons réussi notre bac, puis nous avons eu le choix.
Nous aurions pu choisir cet entre-deux (le lycée et la vie professionnelle) qu'est la vie étudiante : vivre dans une chambre sur le campus, sortir avec nos camarades, nous investir dans des associations, suivre quelques cours en fac (à l'occasion), rentrer chez nos parents le week-end pour laver notre linge.
Mais non, nous avons choisi de devenir adultes tout de suite. Nous nous sommes mis en couple, nous avons loué un grand appartement, nous avons acheté une machine à laver, nous avons passé (naturellement, sans réfléchir) nos journées à travailler. Ne nous manquait plus que le chat. Et Seccotine est arrivée.
"Qu'est-ce qu'on mange, ce soir ?" me demande Aurélien, assis sur un fauteuil du salon à lire le Généraliste.
"Carottes et steak haché, ça te va ?"
"Ça va."
"On pourrait sortir après manger. Aller au cinéma."
Aurélien lève les yeux du journal et me regarde comme si je venais de dire une énormité.
"Pourquoi ?"
"Pour... sortir, quoi, se changer les idées..."
"T'as plus de livres ?"
"Si."
"Ben alors ? Tu sais bien qu'il faut que je révise pour mes colles de lundi..."
Je n'insiste pas. Je sors les carottes du frigo, je prends l'économe, je commence à éplucher mes carottes. On ne parle plus. Seuls le scritch scritch de l'économe contre les légumes et le fleuch des pages qu'on tourne parviennent à troubler le silence.
J'ai 18 ans.
"Tu as conscience qu'on vit comme des vieux ?"
Aurélien ne répond pas. La question l'ennuie, probablement. Ou peut-être ne m'a-t-il même pas entendue.
lundi 27 février 2012
Le redoux s'est gentiment installé sur la ville. On commence à pouvoir aérer plus longtemps, et Seccotine découvre les joies de la fenêtre ouverte. Assise sur le plan de travail en face de la fenêtre, elle passe de nombreuses minutes la truffe au vent à humer l'air de la cour. Depuis son bureau, Aurélien la surveille du coin de l’œil, de peur qu'elle ne tombe. Dès qu'elle fait mine de poser une patte sur le rebord, il se lève et l'enlève du plan de travail. Puis il retourne à son bureau et la pose sur ses genoux. Mais Seccotine est trop jeune pour se résigner à l'immobilité forcée : aussitôt elle fuit les genoux hospitaliers et retourne à la fenêtre. Elle s'installe une nouvelle fois, observe la cour un instant et finit par céder aux sirènes du rebord. Sans attendre, Aurélien intervient. Au bout de quelques tours de ce petit manège, Aurélien, excédé, ferme la fenêtre.
samedi 11 février 2012
Mini-chat nous regarde, nous regarde le regarder. "Mini-chat", c'est ainsi qu'on l'appelle depuis son arrivée, depuis plus d'un mois. Parce que c'est un chat, et que c'est une miniature. Quand on l'a eu, on pouvait le tenir dans le creux de la main. Maintenant, il tient toujours dans la main, mais il ne veut plus y rester. Car à présent, Mini-chat est un démon. Mini-chat, qui marchait à peine quand nous l'avons adopté, saute sur tout ce qui bouge -comme nos pieds- ou ce qui ne bouge pas -comme les vieilles chaussettes d'Aurélien. Mini-chat a une corbeille et un arbre à chat mais Mini-chat couche dans les vieux cartons et se fait les griffes sur nos jambes.
"Déjà, est-ce qu'on est sûrs de son sexe ?"
On m'a donné la bête sans me préciser son sexe : soit disant que si petit, on ne pouvait pas encore savoir. Un rapide tour sur internet m'a appris qu'en réalité, le sexe du chaton pouvait être déterminé à la naissance. Mais il m'a fallu visualiser un certain nombre de photos de derrières de chatons pour me faire une idée. Une idée floue. Je suis arrivée à la fragile conclusion que notre rouquin était une rouquine.
J'attrape Mini-chat qui a eu la mauvaise idée de se poster à portée de mains, le retourne et lui soulève la queue.
"Toujours une chatte, aux dernières nouvelles."
"On pourrait l'appeler Minnie, ça nous changera pas trop."
"Autant lui donner un vrai nom d'héroïne littéraire. Comme, je ne sais pas, moi, Albertine."
"Albertine ?! Et pourquoi pas Scarlatine, pendant qu'on y est," s’esclaffe le médecin qui sommeille en Aurélien.
"Et Seccotine ? C'est mignon Seccotine, non ?"
Aurélien applaudit et s'en retourne à ses cours.
"C'est tout ? On l'appelle Seccotine ? Pas plus de débat ?"
"On n'est pas obligés de se battre pour nommer le chat, quand même."
Eh bien, cela promet pour le jour où il faudra nommer nos enfants.
"Hein, Seccotine ?"
Mais Seccotine se moque de l'indifférence d'Aurélien. Seccotine se tortille et parvient à s'extraire de mes mains en glissant comme une sardine. Puis elle grimpe sur les genoux d'Aurélien et s'amuse à attraper son stylo avec ses griffes. Aurélien grogne, la pose par terre mais elle remonte sur ses genoux, grimpe sur le bureau et se couche sur la feuille d'Aurélien, qui la repousse en grognant de plus belle. Seccotine s'assoit, lèche sa patte, vexée, et se couche un peu plus loin sur le bureau.
Deux égoïstes.
"Déjà, est-ce qu'on est sûrs de son sexe ?"
On m'a donné la bête sans me préciser son sexe : soit disant que si petit, on ne pouvait pas encore savoir. Un rapide tour sur internet m'a appris qu'en réalité, le sexe du chaton pouvait être déterminé à la naissance. Mais il m'a fallu visualiser un certain nombre de photos de derrières de chatons pour me faire une idée. Une idée floue. Je suis arrivée à la fragile conclusion que notre rouquin était une rouquine.
J'attrape Mini-chat qui a eu la mauvaise idée de se poster à portée de mains, le retourne et lui soulève la queue.
"Toujours une chatte, aux dernières nouvelles."
"On pourrait l'appeler Minnie, ça nous changera pas trop."
"Autant lui donner un vrai nom d'héroïne littéraire. Comme, je ne sais pas, moi, Albertine."
"Albertine ?! Et pourquoi pas Scarlatine, pendant qu'on y est," s’esclaffe le médecin qui sommeille en Aurélien.
"Et Seccotine ? C'est mignon Seccotine, non ?"
Aurélien applaudit et s'en retourne à ses cours.
"C'est tout ? On l'appelle Seccotine ? Pas plus de débat ?"
"On n'est pas obligés de se battre pour nommer le chat, quand même."
Eh bien, cela promet pour le jour où il faudra nommer nos enfants.
"Hein, Seccotine ?"
Mais Seccotine se moque de l'indifférence d'Aurélien. Seccotine se tortille et parvient à s'extraire de mes mains en glissant comme une sardine. Puis elle grimpe sur les genoux d'Aurélien et s'amuse à attraper son stylo avec ses griffes. Aurélien grogne, la pose par terre mais elle remonte sur ses genoux, grimpe sur le bureau et se couche sur la feuille d'Aurélien, qui la repousse en grognant de plus belle. Seccotine s'assoit, lèche sa patte, vexée, et se couche un peu plus loin sur le bureau.
Deux égoïstes.
mercredi 25 janvier 2012
Un mois. Cela fait un mois que je n'ai pas écrit. 25 janvier. La date sur le portable m'a frappée quand je me suis levée ce matin. Les jours se sont envolés comme les aigrettes d'un pissenlit, faute de flocons dans cet hiver trop doux.
L'espace d'une journée, le 24 décembre, j'ai retrouvé Aurélien tel que je le connaissais. Tel qu'il m'avait plu au lycée et tant énervée lors des déjeuners dominicaux. Au sein de ma famille, il fut affable, bavard, omniprésent. Il mangea cinq tartines de foie gras, reprit du chapon, finit les pommes de terre sautées, goûta à trois bûches différentes. Il monopolisa élégamment la conversation, puisant l'inspiration dans les sujets médicaux et parfois même dans l'actualité, alors que pendant quatre mois il avait paru complètement étanche au monde extérieur ; la veille, il avait dû potasser sérieusement le rôle du gendre idéal sur lemonde.fr. Nous ouvrîmes nos cadeaux et je découvris que, sans guère d'originalité, le Père Noël m'avait apporté des romans et des vêtements d'hiver ; Aurélien s'extasia devant une chemise de flanelle et une cravate bleue. Agathe n'était pas là. Ses nouvelles responsabilités maternelles semblaient l'autoriser à sécher les réunions familiales. Afin de ne pas fatiguer le petit, elle ne passerait que le 25, pour récupérer ses cadeaux, ceux de Lucas et de son mari.
Mais le 25, nous étions dans la famille d'Aurélien, avec les parents d'Aurélien, son oncle et sa tante maternels, leurs époux, ses trois cousins adolescents et son grand-père qui se faisait appeler "Tonton" pour une raison assez peu claire. Pour l'occasion, l'aimable Aurélien avait laissé la place à l'ours Aurélien. Comme c'était prévisible, il passa la plus grande partie de la journée dans sa chambre, prétextant d'intensives révisions pour s'éclipser entre tous les plats ; il fallait alors qu'une âme généreuse le prévînt que Tonton Robert avait fini le récit de son opération de la prostate pour le voir revenir, avaler rapidement ce qui se trouvait alors dans son assiette et repartir aussi sec. Ses parents, qui trouvaient cela admirable au début, finirent par trouver cela lassant. Cependant, fidèles à eux-mêmes, ils ne dirent rien et se contentèrent de pincer les lèvres ; les cousins profitèrent de l'aubaine pour aller jouer à Resident Evil dans le salon pendant tout le repas. Heureusement Tonton Robert, qui n'avait pas le charme de son petit-fils mais bien son débit vocal des bons jours, se chargea de la conversation. A la fin du repas, les oncles et tantes d'Aurélien distribuèrent des enveloppes remplies d'un nombre de billets proportionnel au lien de parenté qui les unissait au bénéficiaire : la mienne en comptait deux. Pour épargner à leur fils la peine de faire les magasins, les parents d'Aurélien avaient sélectionné pour lui une série d'annales de concours, chaque livre étant emballé individuellement (ce qui, je suppose, était censé procurer au destinataire une surprise sans cesse renouvelée). Moi, j'héritai de boucles d'oreilles, et les cousins d'enveloppes similaires à celles distribuées par leurs parents. Tonton Robert se contenta de faire la bise à tout le monde, ce qui à son sens était plus dans l'esprit de Noël.
Mais mon cadeau de Noël le plus intéressant, je ne devais l'obtenir que deux jours plus tard. Aurélien et moi avions décidé de passer la semaine à venir chacun dans sa famille. Rester cinq jours seul chez ses parents lui paraissait sans doute plus propice à l'enfermement continuel, qui était devenu son idéal de vie.
Tandis que, seule, donc, je lisais mes nouveaux romans emmitouflée dans mes nouveaux vêtements, des cris stridents en provenance du hall d'entrée ont escaladé l'escalier, traversé la porte de ma chambre et sont venus trouver mes oreilles qui gisaient sur mon lit avec le reste de ma personne ; Mme Daumis faisait sa tournée semestrielle. Mme Daumis avait une chatte que, pour des raisons aussi bien idéologiques qu'économiques, elle avait toujours refusé de stériliser et qui, par conséquent, faisait deux portées de chatons tous les ans depuis dix ans. Quand Mme Daumis jugeait que la chatte avait assez materné et assez allaité, car Mme Daumis se préoccupait beaucoup du bien-être psychologique et physiologique de l'animal, elle la séparait des petits. Promenant dans chaque maison son panier de chatons hurlant pour retrouver leur mère, elle en proposait un à chaque voisin qui avait l'amabilité de lui ouvrir sa porte. La tournée se terminait invariablement au ruisseau où Mme Daumis noyait sans état d'âme les malchanceux qui n'avaient pas trouvé preneur : la campagne est un univers impitoyable. Comme nous habitions à deux pas de Mme Daumis, nous étions parmi les premières maisons qu'elle visitait ; ainsi, mes parents pouvaient rejeter l'offre sans culpabilité, prétextant les dizaines de foyers après nous qui les adopteraient volontiers. Mais cette année, quelque chose avait changé : j'avais un endroit à moi et jusqu'à preuve du contraire, j'y mettais ce que je voulais, y compris un chat.
"J'ai du noir, du tigré et du rouquin," énonçait, imperturbable, Mme Daumis tandis que ma mère essayait de s'en débarrasser avec diplomatie.
En descendant sans bruit les escaliers, je jetai un coup d'œil dans le panier miauleur. Il y avait cinq petites boules de fourrure : deux noires, deux fauves et une rousse. Les tigrés avait la cote au village : on disait qu'ils faisaient plus chat que les autres, et ils avaient la réputation d'être d'excellents chasseurs de souris. Les noirs étaient un second choix dans nos contrées, mais ils étaient tout de même admirés par quelques esthètes pour leur élégance et leur mystère. Personne n'aimait les roux qui n'étaient ni mystérieux ni sauvages et faisaient tache dans une cuisine rustique.
"Je vais prendre le roux."
Surprises, ma mère et Mme Daumis posèrent les yeux sur moi, qui me tenais à présent en bas des escaliers. J'exposai à ma mère mon intention de le ramener dans mon appartement et avant qu'elle eût pu protester, Mme Daumis me fourra le chaton dans les bras.
"Très bon choix, Madeleine. Allez, maintenant, il faut que je me sauve. Bonne journée."
Et elle s'en alla aussi vite qu'elle était arrivée, trop heureuse d'avoir casé un chaton dans un foyer dont elle n'attendait rien.
Mes parents ne firent aucun commentaire ; ils considéraient sans doute mon adoption spontanée comme ma première décision d'adulte et ne se sentaient pas le droit de la contester. Pendant trois jours, le chaton resta dans ma chambre, à l'étage, où je lui mis un peu de pâtée et une petite caisse. L'aliment solide et la propreté étaient des apprentissages récents pour lui mais il mangeait avec appétit et peu d'accidents hors de la caisse furent à regretter. Il pleura une journée sa mère perdue et l'oublia le lendemain, à l'évidence pour toujours.
Quand, à la fin de la semaine, Aurélien vint me chercher pour rentrer chez nous, il ne put manquer de remarquer le chaton qui hurlait à fendre l'âme dans la cage que j'avais achetée. Mais s'il fut surpris, il n'en montra rien : il se préoccupa seulement de savoir s'il était propre. Rassuré sur ce point, il parut s'accommoder de mon initiative. Il haussa le volume de l'autoradio pour tenter de couvrir les cris, et nous fûmes partis.
Aurélien ne fêta pas le Nouvel An : il avait reçu plusieurs propositions mais les avait toutes déclinées. Il passa le soir du 31 à faire des fiches de révision, en compagnie du chaton que nous n'avions toujours pas nommé. Moi, j'allai à la fête organisée par mes collègues de prépa. J'en fus très contente : il y avait peu d'alcool, l'ambiance était très bon enfant, nous fîmes des jeux toute la nuit. Plus de la moitié de la classe était présente : cela me permit de découvrir mes camarades sous un autre jour, de me lier un peu plus à certains, de me sentir mieux intégrée. Dans l'ensemble, l'expérience fut très positive. Quand je rentrai à midi le lendemain, je trouvai Aurélien endormi sur ses cours.
Les semaines suivantes furent consacrées à nos révisions d'examens. Aurélien devait passer la première partie de son concours, et moi j'avais mes premiers concours blancs. Le mois de janvier fut un mois épuisant pour nous. Ma charge de travail doubla, ou peut-être tripla, Aurélien enchaîna les insomnies et trouva le moyen de se faire prescrire à la fois des somnifères et des amphétamines. Il sortit de ses examens à moitié mort et complètement dépendant aux médicaments : à côté ma grosse fatigue et ma vitamine C effervescente faisaient pâle figure.
Depuis quelques temps, la vie a retrouvé un cours normal. J'ai confisqué les médicaments d'Aurélien en lui promettant de lui rendre en avril, pour la suite de son concours, et puisqu'il avait quelques jours de battement avant d'entamer son second semestre, il est allé voir un ami en Angleterre afin de se désintoxiquer l'esprit et le corps. Peu à peu, mes devoirs en hypokhâgne ont diminué et mes colles se sont espacées. J'ai pu arrêter la vitamine C.
A présent que nous avons quelques minutes pour nous, il faudrait que nous réfléchissions sérieusement au nom du chaton.
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