Solstice d'été. Le jour le plus long de l'année. Le soleil est à son point culminant. Je sors d'épreuve. En marchant dans la rue, je sens des gouttes de sueur rouler le long de mon bras. Il me semble que la chaleur va m'anéantir, que mon corps va passer, l'espace d'un instant, de l'état solide à l'état gazeux. Sublimation : un bien joli nom pour une réalité aussi terrible. A tous les coins de rue, des musiciens échauffent leurs instruments pour ce soir. C'est aussi le jour de la fête de la musique.
Je suis exténuée. Ce sont la chaleur et le bruit qui en sont la cause, pas les examens. Je n'ai jamais été angoissée à cause des examens. Les craintes médiocres n'ont pas de prise sur moi. Je suis régulièrement sujette aux crises d'angoisse, mais elles sont toujours de nature existentielle ou métaphysique. J'ai sans doute un côté snob.
Mes parents vouent un culte à l'euphytose. Depuis que je passe le bac, ils voudraient m'en faire prendre trois fois par jour. Il serait pourtant étonnant qu'un cachet de sucre contenant quelques microgrammes d'extraits de plantes ait le moindre pouvoir sur l'angoisse. J'en ai déjà avalé des boîtes entières sans constater le moindre changement de mon état physique et psychologique. Le régime à l'euphytose avait pourtant fait des miracles quand Agathe avait passé son bac. Il est probablement plus facile de ressentir les effets d'un placebo sur l'angoisse quand on a toujours eu 16 de moyenne, une popularité sans faille et un destin tout tracé.
Pour la plupart des personnes que je connais comme pour moi, le bac est une formalité. Notre lycée affiche fièrement plus de 95% de réussite à l'examen. Nous savons que nous l'aurons. Si quelque chose devait nous préoccuper, ce serait la question de la mention. Qu'on m'en apprenne l'utilité concrète, et je m'en préoccuperai.
Je tire les rideaux de ma chambre et somnole un instant en savourant la fraîcheur des draps.
mardi 21 juin 2011
lundi 6 juin 2011
Le bac est dans une dizaine de jours. Assise sous le gros cerisier du jardin, je révise ma géographie en mangeant des cerises. Mais les cerises ne viennent pas de l'arbre : il a fait très chaud cette année, et début juin, il n'y en a déjà plus. Les cerises viennent du supermarché, elles ont un arrière-goût de frigo.
Il y a quelques jours, j'ai reçu une lettre d'une amie d'enfance. Quand j'étais petite, je l'adorais, je voulais tout faire comme elle, je ne la quittais pas d'un cheveu. A la fin du collège, elle est partie en apprentissage, et je ne l'ai plus revue. Mais elle a continué à m'écrire de temps en temps. Elle a une belle écriture que je lui ai toujours enviée, si propre et droite qu'on la dirait fausse (mes parents prétendent qu'avoir une belle écriture est un signe de bêtise : je crois qu'ils se vengent ainsi des illisibles pattes de mouche qui sont leur seul moyen d'expression écrite).
Elle me dit qu'elle est maintenant employée dans un salon de coiffure, qu'elle est en couple avec un garagiste et qu'elle est enceinte.
"Ce sont ses parents qui doivent être contents !" se sont exclamés les miens.
Oui, Papa, oui, Maman, je crois qu'ils sont contents, qu'ils se réjouissent que leur fille ait un travail, que leur fille soit aimée, qu'elle leur donne un petit-enfant. C'est ainsi que cela se passe dans ces classes-là.
A côté de Lydie, il y a Agathe, à côté de mon amie dépravée, il y a ma soeur auréolée de grâce. A elle, on lui a tellement répété dans l'enfance : "Montre l'exemple, Agathe." que montrer l'exemple est devenu une seconde nature. Agathe, c'est ce que je suis supposée devenir.
Agathe a 28 ans, et Agathe attend son premier enfant, elle aussi. La différence, c'est qu'Agathe a un bon métier : Agathe est avocate. Parcours sans faute : bac scientifique mention bien, master de droit, réussite au concours d'entrée en école, réussite au concours de sortie d'école. Puis meetic affinity, et un businessman répondant aux critères (bien élevé, gros salaire, pas de mauvaise surprise). Un mariage l'année suivante, aujourd'hui un bébé.
Ce matin, le businessman a appelé mes parents pour leur dire qu'Agathe avait des contractions et qu'ils partaient à la maternité. Il est 15 heures à présent, et mes parents attendent toujours, fébriles, devant le téléphone du salon.
Quelques semaines après avoir accouché, Agathe reprendra son travail. Elle confiera son bébé toute la journée à une nourrice diplômée de puériculture et se targuera d'être une mère moderne, menant de front sa carrière et sa maternité, femme et maman. Si l'enfant obtient de mauvaises notes à l'école, elle ira se plaindre auprès de l'institutrice, bien incapable au fond de dire s'il les aura méritées ou non, s'en moquant en réalité, protestant par principe. Et ce sont ces femmes-là qu'on autorise à enfanter, dans la classe favorisée !
J'ai envie de jeter mes notes de géo, qu'est-ce que je m'en fiche des états américains ! J'ai envie d'envoyer valser le bac, si c'est pour devenir une petite étudiante pédante puis une adulte responsable, si c'est pour avoir un enfant à 28 ans et me fondre dans la masse.
Des cris. Tout le monde sur le pont. Agathe vient d'accoucher, c'est un garçon, je suis tata. Je ne sais pas si je dois me réjouir.
Il y a quelques jours, j'ai reçu une lettre d'une amie d'enfance. Quand j'étais petite, je l'adorais, je voulais tout faire comme elle, je ne la quittais pas d'un cheveu. A la fin du collège, elle est partie en apprentissage, et je ne l'ai plus revue. Mais elle a continué à m'écrire de temps en temps. Elle a une belle écriture que je lui ai toujours enviée, si propre et droite qu'on la dirait fausse (mes parents prétendent qu'avoir une belle écriture est un signe de bêtise : je crois qu'ils se vengent ainsi des illisibles pattes de mouche qui sont leur seul moyen d'expression écrite).
Elle me dit qu'elle est maintenant employée dans un salon de coiffure, qu'elle est en couple avec un garagiste et qu'elle est enceinte.
"Ce sont ses parents qui doivent être contents !" se sont exclamés les miens.
Oui, Papa, oui, Maman, je crois qu'ils sont contents, qu'ils se réjouissent que leur fille ait un travail, que leur fille soit aimée, qu'elle leur donne un petit-enfant. C'est ainsi que cela se passe dans ces classes-là.
A côté de Lydie, il y a Agathe, à côté de mon amie dépravée, il y a ma soeur auréolée de grâce. A elle, on lui a tellement répété dans l'enfance : "Montre l'exemple, Agathe." que montrer l'exemple est devenu une seconde nature. Agathe, c'est ce que je suis supposée devenir.
Agathe a 28 ans, et Agathe attend son premier enfant, elle aussi. La différence, c'est qu'Agathe a un bon métier : Agathe est avocate. Parcours sans faute : bac scientifique mention bien, master de droit, réussite au concours d'entrée en école, réussite au concours de sortie d'école. Puis meetic affinity, et un businessman répondant aux critères (bien élevé, gros salaire, pas de mauvaise surprise). Un mariage l'année suivante, aujourd'hui un bébé.
Ce matin, le businessman a appelé mes parents pour leur dire qu'Agathe avait des contractions et qu'ils partaient à la maternité. Il est 15 heures à présent, et mes parents attendent toujours, fébriles, devant le téléphone du salon.
Quelques semaines après avoir accouché, Agathe reprendra son travail. Elle confiera son bébé toute la journée à une nourrice diplômée de puériculture et se targuera d'être une mère moderne, menant de front sa carrière et sa maternité, femme et maman. Si l'enfant obtient de mauvaises notes à l'école, elle ira se plaindre auprès de l'institutrice, bien incapable au fond de dire s'il les aura méritées ou non, s'en moquant en réalité, protestant par principe. Et ce sont ces femmes-là qu'on autorise à enfanter, dans la classe favorisée !
J'ai envie de jeter mes notes de géo, qu'est-ce que je m'en fiche des états américains ! J'ai envie d'envoyer valser le bac, si c'est pour devenir une petite étudiante pédante puis une adulte responsable, si c'est pour avoir un enfant à 28 ans et me fondre dans la masse.
Des cris. Tout le monde sur le pont. Agathe vient d'accoucher, c'est un garçon, je suis tata. Je ne sais pas si je dois me réjouir.
mercredi 25 mai 2011
Dans la chambre, à l'étage, chez mes parents. La fenêtre est ouverte. L'air entre, chaud, on est déjà fin mai. Je suis assise en tailleur sur mon lit, il est assis à mon bureau, devant mon ordinateur, il vérifie sa boîte mail. Je lui parle et je lui pose une question.
"Je ne sais pas, Madeleine, je ne fais pas attention à tes délires."
Mes délires ! Cette expression a quelque chose de hautain et de méprisant. Mes mots n'ont pas de valeur, je babille sans conséquence. Je sais qu'il m'a entendue, pourtant. Mais mes paroles ne lui plaisent pas, il les repousse de la mains, et elles s'envolent par la fenêtre ouverte.
Je sais pourquoi il m'a choisie. Parce que j'avais de bonnes notes et un air raisonnable. Parce que mes parents étaient juristes, parce que mes joues roses et mes longues tresses rousses lui semblaient meilleur genre que les grosses lèvres maquillées et les cheveux jaune sale de sa précédente copine, parce qu'il pensait que je n'avais pas d'imagination et que je saurais me taire aux repas de famille. Parce qu'avec moi, il entrevoyait un avenir satisfaisant : un mariage dans une dizaine d'années, une fois nos études terminées, deux enfants -un garçon et une fille, roux, roses et sages, comme moi-, des métiers upper middle class : ingénieur pour lui, prof de lettres pour moi.
Que j'émette la possibilité de devenir fleuriste, pâtissière ou gérante de salon de thé, cela le fait rire. Mon dossier de candidature pour l'hypokhâgne locale, ça c'est du concret ! Passe ton bac, fais des études et pour l'épanouissement personnel, on verra plus tard. Quand tu seras petite vieille, voilà, là, tu pourras faire tes gâteaux et arroser tes fleurs. Ma pauvre enfant, le monde des jeunes, c'est dur, c'est impitoyable, ce n'est pas fait pour rêver !
Mes délires ! Ah, je lui parais moins délirante, quand je suis nue au dessus de lui, quand j'ondule, quand je pousse des soupirs de chatte. Pourtant n'est-ce pas délirant, de voir cette jeune fille de bonne famille, cette future mère de famille respectable, cette prof sévère mais juste, sans chemisier ni soutien-gorge, les seins à l'air, les cheveux défaits ? N'est-ce pas une offense au bon sens ? Mais non enfin, je lui appartiens et mes gémissements de bacchante sont légitimes quand ils servent ses plaisirs.
Je suis délirante quand cela l'arrange. Il aime me faire l'amour : je sens sûrement meilleur que sa blonde vulgaire qui s'apergeait d'Eau Jeune pour couvrir les relents de ses aisselles. Mais il n'aime pas m'écouter. La blonde avait 8 de moyenne, elle était vulgaire et elle sentait des aisselles, mais elle était très bourgeoise dans sa tête. Un point partout. Match nul.
"Je ne sais pas, Madeleine, je ne fais pas attention à tes délires."
Mes délires ! Cette expression a quelque chose de hautain et de méprisant. Mes mots n'ont pas de valeur, je babille sans conséquence. Je sais qu'il m'a entendue, pourtant. Mais mes paroles ne lui plaisent pas, il les repousse de la mains, et elles s'envolent par la fenêtre ouverte.
Je sais pourquoi il m'a choisie. Parce que j'avais de bonnes notes et un air raisonnable. Parce que mes parents étaient juristes, parce que mes joues roses et mes longues tresses rousses lui semblaient meilleur genre que les grosses lèvres maquillées et les cheveux jaune sale de sa précédente copine, parce qu'il pensait que je n'avais pas d'imagination et que je saurais me taire aux repas de famille. Parce qu'avec moi, il entrevoyait un avenir satisfaisant : un mariage dans une dizaine d'années, une fois nos études terminées, deux enfants -un garçon et une fille, roux, roses et sages, comme moi-, des métiers upper middle class : ingénieur pour lui, prof de lettres pour moi.
Que j'émette la possibilité de devenir fleuriste, pâtissière ou gérante de salon de thé, cela le fait rire. Mon dossier de candidature pour l'hypokhâgne locale, ça c'est du concret ! Passe ton bac, fais des études et pour l'épanouissement personnel, on verra plus tard. Quand tu seras petite vieille, voilà, là, tu pourras faire tes gâteaux et arroser tes fleurs. Ma pauvre enfant, le monde des jeunes, c'est dur, c'est impitoyable, ce n'est pas fait pour rêver !
Mes délires ! Ah, je lui parais moins délirante, quand je suis nue au dessus de lui, quand j'ondule, quand je pousse des soupirs de chatte. Pourtant n'est-ce pas délirant, de voir cette jeune fille de bonne famille, cette future mère de famille respectable, cette prof sévère mais juste, sans chemisier ni soutien-gorge, les seins à l'air, les cheveux défaits ? N'est-ce pas une offense au bon sens ? Mais non enfin, je lui appartiens et mes gémissements de bacchante sont légitimes quand ils servent ses plaisirs.
Je suis délirante quand cela l'arrange. Il aime me faire l'amour : je sens sûrement meilleur que sa blonde vulgaire qui s'apergeait d'Eau Jeune pour couvrir les relents de ses aisselles. Mais il n'aime pas m'écouter. La blonde avait 8 de moyenne, elle était vulgaire et elle sentait des aisselles, mais elle était très bourgeoise dans sa tête. Un point partout. Match nul.
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