J'aime la nuit. J'ai toujours aimé la nuit. Je trouve que je dors trop, la nuit, en ce moment.
Quand j'étais petite, me coucher était pour moi toute une aventure. Je prétendais avoir peur du noir, et mes parents n'éteignaient jamais ma veilleuse de force. Le soir, je lisais donc un nombre d'heures incongru pour mon âge, jusqu'à tomber de sommeil. Je ne savais m'endormir que de cette façon. Mes parents me trouvaient parfois en train de lire à 3 heures du matin et se sentaient désarmés face à ma bonne foi quand je leur répondais : "J'attends de dormir." Ils me pensaient insomniaque.
Plus tard, j'ai tenté une méthode plus conventionnelle : j'ai fermé les yeux. J'avais entendu dire que c'était comme cela qu'on faisait. Toutefois, quand on a l'habitude de laisser le sommeil venir à soi naturellement, cette procédure semble brutale et tyrannique. J'avais les yeux fermés, mais je ne dormais pas. Je ne voyais plus ma chambre, voilà tout. Cette situation me mettais mal à l'aise. Je comptais les moutons, comme on m'avait appris, sans grand résultat. Tôt ou tard, j'étais lassée de compter, faute d'être fatiguée. Jamais je ne me suis endormie grâce aux moutons. Les moutons, je m'y attachais, je leur faisais louper la barrière, se casser la figure, je leur donnais des noms. Mon cerveau s'activait de plus belle. Je n'ai jamais écrit autant d'histoires, jamais imaginé autant de péripéties romanesques, que lorsque j'étais censée dormir. J'ai honte de dire aujourd'hui que j'ai conçu la majeure partie de mon œuvre littéraire au cœur de la nuit, alors que j'étais âgée d'une dizaine d'années. Tout ce que j'ai fait depuis à la lueur du jour ne vaut pas tripette.
Au fond, j'avais peur de m'endormir. Me livrer corps et âme à l'inconscience m'angoissait. Je n'arrivais pas à comprendre comment, tout d'un coup, j'allais cesser de penser rationnellement. Parfois, je me sentais sombrer dans les délires de l'esprit qui accompagnent l'endormissement et mènent subrepticement au rêve ; je pensais alors tellement fort : "Je suis en train de m'endormir" que j'en revenais aussitôt. Je n'ai pas une crainte obsessionnelle de la mort, mais il y avait sûrement dans ce refus de perdre conscience la crainte de ne jamais me réveiller.
Adolescente, le week-end, il m'arrivait régulièrement de veiller jusqu'à l'aube. Dans la maison déserte, je déambulais tel un fantôme, jouais ou écrivais sur l'ordinateur, regardais la télé. La nuit était mon repère et la demeure familiale n'était là que pour moi. J'allais me coucher aux premiers rayons de soleil que j'entrevoyais dans la baie vitrée et, en quelque sorte rassurée par la lumière, je dormais jusqu'au début de l'après-midi.
A présent, je n'ai plus aucun mal à m'endormir. Je me couche et m'endors immédiatement. Je ne lis plus, je n'écris plus, je ne profite plus du silence. Je suis épuisée, je ne me pose pas de question. J'éteins la lumière, je ferme probablement les yeux, et ma conscience, de façon quasi instantanée, part voguer sur d'autres mers. Aurélien y est peut-être pour quelque chose : le sentir vivant et serein à mes côtés décourage les peurs qui pourraient m'assaillir. La prépa y est sans doute pour beaucoup : toute la journée elle presse mon cerveau comme une orange et le soir il n'en reste que l'écorce, trop peu pour alimenter d'éventuelles réflexions nocturnes.
Dans un sens, c'est dommage. Depuis que je ne suis plus propriétaire de mes nuits, j'ai l'impression que plus rien dans ma vie ne m'appartient vraiment.
dimanche 20 novembre 2011
dimanche 6 novembre 2011
Ces deux dernières semaines, nous avons vécu une expérience encore inédite dans notre nouvelle vie d'étudiants : nous avons eu des vacances. Les miennes, scolaires, se sont étalées du 22 octobre au 3 novembre, les siennes, universitaires, ont duré du 29 octobre au 6 novembre. Nous en avons profité pour rentrer dans nos parents. Aussi étrange que cela puisse paraître pour deux jeunes gens tout juste arrachés à leur environnement d'origine, jusqu'ici, nous n'en ressentions pas le besoin. Grisés de travail comme nous l'étions, cela nous semblait une lubie inutile et néfaste, une dangereuse perte de temps.
Nous sommes partis le 29 octobre. Nous avions prévu de passer deux jours chez les parents d'Aurélien et trois jours chez les miens. Aurélien a chargé sa voiture avec nos valises et j'ai fait trois fois le tour de l'appartement pour vérifier que nous n'avions rien oublié. C'était l'automne et il pleuvait, et pourtant nous nous sentions comme deux ouvriers prenant leurs premiers congés payés, direction la plage. Aurélien a mis la musique et les essuie-glace, j'ai somnolé sur le siège passager. Nous avons acheté de quoi manger dans une station-service. Ce n'était pas absolument nécessaire, mais cela nous faisait plaisir : Aurélien voulait des chips au vinaigre et je souhaitais retrouver les sandwichs triangulaires qui faisaient partie intégrante du plaisir que je prenais, plus petite, aux départs en vacances.
Nous sommes arrivés chez Aurélien en début d'après-midi. A peine la voiture garée, sa mère s'est précipitée dehors et l'a serré dans ses bras comme s'il revenait d'Afghanistan. Il est vrai qu'il était amaigri, après deux mois de pizzas brûlées et de pâtes nature. De plus, les matinées en amphi et les après-midi à son bureau avaient défraîchi son teint, les longues soirées passées à réviser ses cours avaient cerné ses yeux. On lui donnait un ou deux ans de plus, mais sa mère trouvait qu'il en avait pris dix. Elle me lançait des regards noirs comme si j'en étais responsable. Ce n'était pas tout à fait vrai. Les pizzas n'ont jamais manifesté de préférence : elles brûlent avec autant de ferveur quand Aurélien les met au four que quand je m'en occupe. Quant à faire sortir, quant à faire dormir Aurélien, il ne faut pas y penser : si j'avais essayé, je n'ose imaginer comment j'aurais été reçue.
Les deux jours se sont écoulés lentement. Dans sa grande maison à la campagne, Aurélien tournait en rond comme un fauve dans sa cage, et je le gênais dans ses déplacements. Ses parents vaquaient à leurs activités quotidiennes sans se soucier de nous : sa mère faisait la cuisine ou le ménage pendant que son père lisait des magazines, tous deux se retrouvaient devant la télé pour regarder le journal, des jeux ou des reportages et quand l'un d'eux avait envie de se dégourdir les jambes, il sortait le chien. Au sein de cette routine, nous nous sentions mal à l'aise. Pour ne pas mourir d'ennui, Aurélien s'est finalement réfugié dans son précis d'anatomie et ses polycopiés de biologie cellulaire et je me suis à mon tour noyée dans des pavés littéraires de cinq cent pages.
Le matin du troisième jour, nous sommes remontés en voiture. La mère d'Aurélien lui a dit adieu comme si elle était persuadée de ne jamais le revoir. Ces grandes manifestations d'amour maternel m'ont semblé un peu hypocrites compte tenu de l'indifférence dont elle avait fait preuve lors de notre séjour dans son foyer. Nous avons pris la direction du village de mes parents.
L'émotion que j'ai ressentie quand Aurélien s'est garé dans la cour m'a surprise. Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu quitter mes parents, mais je n'avais jamais songé au retour. Revoir la maison où j'ai grandi a fait naître en moi une vague de chaleur, pleine d'affection et de nostalgie. Aurélien a sonné, comme si nous étions des étrangers, et ma mère nous a ouvert, avec le sourire qu'elle réserve aux invités de marque. J'ai senti que quelque chose avait changé.
Nous avons passé trois excellentes journées. J'ai eu peu de temps pour mes bouquins, et Aurélien peu de temps pour ses cours. Mes parents semblaient tenir à nous impressionner : ils nous ont fait visiter des lieux qu'ils ne m'avaient jamais montrés auparavant. Nous avons fait une sortie en ville, nous avons observé l'installation des premières décorations de Noël, nous avons acheté des crêpes. Ma mère m'a sollicitée pour l'aider à compléter des albums photos tandis que mon père discutait politique et économie avec le nouvel homme de la maison. Au sein de ma famille, Aurélien était à nouveau dans son élément, il avait retrouvé son aura de beau garçon éloquent et les parents le traitaient en égal. Pour ma part, si je n'avais pas encore le droit à la déférence qu'ils réservaient à Agathe, je sentais en mes parents une sorte d'estime mêlée de tendresse pudique, comme s'ils avaient perdu une fillette et qu'ils retrouvaient une femme. En l'espace de deux mois, nous étions devenus importants.
C'est à regret que j'ai repris les cours jeudi, et à regret qu'Aurélien s'est replongé dans ses révisions. Nous avons retrouvé notre travail de forçats et nous nous en sommes finalement accommodés. Néanmoins, il nous est resté de nos vacances une impression d'heureuse insouciance. Ma vision du monde s'en est trouvée inversée : ma réalité est ici, mais mes rêves d'évasion me portent à présent vers les terres de mon enfance.
Nous sommes partis le 29 octobre. Nous avions prévu de passer deux jours chez les parents d'Aurélien et trois jours chez les miens. Aurélien a chargé sa voiture avec nos valises et j'ai fait trois fois le tour de l'appartement pour vérifier que nous n'avions rien oublié. C'était l'automne et il pleuvait, et pourtant nous nous sentions comme deux ouvriers prenant leurs premiers congés payés, direction la plage. Aurélien a mis la musique et les essuie-glace, j'ai somnolé sur le siège passager. Nous avons acheté de quoi manger dans une station-service. Ce n'était pas absolument nécessaire, mais cela nous faisait plaisir : Aurélien voulait des chips au vinaigre et je souhaitais retrouver les sandwichs triangulaires qui faisaient partie intégrante du plaisir que je prenais, plus petite, aux départs en vacances.
Nous sommes arrivés chez Aurélien en début d'après-midi. A peine la voiture garée, sa mère s'est précipitée dehors et l'a serré dans ses bras comme s'il revenait d'Afghanistan. Il est vrai qu'il était amaigri, après deux mois de pizzas brûlées et de pâtes nature. De plus, les matinées en amphi et les après-midi à son bureau avaient défraîchi son teint, les longues soirées passées à réviser ses cours avaient cerné ses yeux. On lui donnait un ou deux ans de plus, mais sa mère trouvait qu'il en avait pris dix. Elle me lançait des regards noirs comme si j'en étais responsable. Ce n'était pas tout à fait vrai. Les pizzas n'ont jamais manifesté de préférence : elles brûlent avec autant de ferveur quand Aurélien les met au four que quand je m'en occupe. Quant à faire sortir, quant à faire dormir Aurélien, il ne faut pas y penser : si j'avais essayé, je n'ose imaginer comment j'aurais été reçue.
Les deux jours se sont écoulés lentement. Dans sa grande maison à la campagne, Aurélien tournait en rond comme un fauve dans sa cage, et je le gênais dans ses déplacements. Ses parents vaquaient à leurs activités quotidiennes sans se soucier de nous : sa mère faisait la cuisine ou le ménage pendant que son père lisait des magazines, tous deux se retrouvaient devant la télé pour regarder le journal, des jeux ou des reportages et quand l'un d'eux avait envie de se dégourdir les jambes, il sortait le chien. Au sein de cette routine, nous nous sentions mal à l'aise. Pour ne pas mourir d'ennui, Aurélien s'est finalement réfugié dans son précis d'anatomie et ses polycopiés de biologie cellulaire et je me suis à mon tour noyée dans des pavés littéraires de cinq cent pages.
Le matin du troisième jour, nous sommes remontés en voiture. La mère d'Aurélien lui a dit adieu comme si elle était persuadée de ne jamais le revoir. Ces grandes manifestations d'amour maternel m'ont semblé un peu hypocrites compte tenu de l'indifférence dont elle avait fait preuve lors de notre séjour dans son foyer. Nous avons pris la direction du village de mes parents.
L'émotion que j'ai ressentie quand Aurélien s'est garé dans la cour m'a surprise. Aussi loin que je me souvienne, j'ai toujours voulu quitter mes parents, mais je n'avais jamais songé au retour. Revoir la maison où j'ai grandi a fait naître en moi une vague de chaleur, pleine d'affection et de nostalgie. Aurélien a sonné, comme si nous étions des étrangers, et ma mère nous a ouvert, avec le sourire qu'elle réserve aux invités de marque. J'ai senti que quelque chose avait changé.
Nous avons passé trois excellentes journées. J'ai eu peu de temps pour mes bouquins, et Aurélien peu de temps pour ses cours. Mes parents semblaient tenir à nous impressionner : ils nous ont fait visiter des lieux qu'ils ne m'avaient jamais montrés auparavant. Nous avons fait une sortie en ville, nous avons observé l'installation des premières décorations de Noël, nous avons acheté des crêpes. Ma mère m'a sollicitée pour l'aider à compléter des albums photos tandis que mon père discutait politique et économie avec le nouvel homme de la maison. Au sein de ma famille, Aurélien était à nouveau dans son élément, il avait retrouvé son aura de beau garçon éloquent et les parents le traitaient en égal. Pour ma part, si je n'avais pas encore le droit à la déférence qu'ils réservaient à Agathe, je sentais en mes parents une sorte d'estime mêlée de tendresse pudique, comme s'ils avaient perdu une fillette et qu'ils retrouvaient une femme. En l'espace de deux mois, nous étions devenus importants.
C'est à regret que j'ai repris les cours jeudi, et à regret qu'Aurélien s'est replongé dans ses révisions. Nous avons retrouvé notre travail de forçats et nous nous en sommes finalement accommodés. Néanmoins, il nous est resté de nos vacances une impression d'heureuse insouciance. Ma vision du monde s'en est trouvée inversée : ma réalité est ici, mais mes rêves d'évasion me portent à présent vers les terres de mon enfance.
vendredi 21 octobre 2011
J'aime parler. C'est pour cela que j'écris ici. J'aime énormément parler, et je n'arrive pas à le faire en face des gens que je fréquente. J'ai une petite voix, je bafouille souvent, j'ai du mal à m'imposer, je ne me sens jamais légitime. Mais dans l'absolu, j'aime parler.
D'autre part, j'aime être entendue. Mais je n'ai jamais eu un grand nombre d'amis et j'en ai particulièrement peu depuis que j'ai quitté le lycée. Cela est sans doute lié à ma petite voix, à mes bafouillages, à ma difficulté à m'imposer et à mon impression d'illégitimité. Ce qui sort directement de ma bouche n'intéresse pas ceux qui m'entourent. C'est la raison de ce journal public.
Est-il indécent ? Sans doute. Cela doit être une forme de folie que de jeter ses tripes en pâture au plus grand nombre. Ou une forme de bêtise. On pense que parce que je ne dis rien, parce que je reste dans mon coin pour travailler et parce que je suis félicitée par mes professeurs, je suis intelligente. C'est facile de paraître intelligente en se taisant. Dès que l'on ouvre la bouche, on prend le risque de se tromper, d'être incohérente, de sembler désagréable, d'être taxée de ci ou de ça. Je ne prends pas ce risque dans la vie, mais je le prends ici, au vu et au su du premier venu.
Que se passerait-il si ces personnes à qui je ne parle pas, à qui je ne dis rien, arrivaient ici ? Si dans le peuple chaleureux de mes lecteurs anonymes s'introduisait quelqu'un qui connaisse le petit être pâle que je suis dans la réalité ? Que se passerait-il si Aurélien découvrait ce que je pense réellement de lui ? Que se passerait-il si mes parents apprenaient le peu de gratitude que j'éprouve pour eux ? Que se passerait-il si Agathe se reconnaissait dans le portrait acide que je dresse d'elle ?
Est-ce que mon monde exploserait ? Serait-ce alors une si grande perte ? Je ne suis pas prête à cesser complètement de parler pour le préserver. C'est de la bêtise ou de l'inconscience, mais je prends le risque.
D'autre part, j'aime être entendue. Mais je n'ai jamais eu un grand nombre d'amis et j'en ai particulièrement peu depuis que j'ai quitté le lycée. Cela est sans doute lié à ma petite voix, à mes bafouillages, à ma difficulté à m'imposer et à mon impression d'illégitimité. Ce qui sort directement de ma bouche n'intéresse pas ceux qui m'entourent. C'est la raison de ce journal public.
Est-il indécent ? Sans doute. Cela doit être une forme de folie que de jeter ses tripes en pâture au plus grand nombre. Ou une forme de bêtise. On pense que parce que je ne dis rien, parce que je reste dans mon coin pour travailler et parce que je suis félicitée par mes professeurs, je suis intelligente. C'est facile de paraître intelligente en se taisant. Dès que l'on ouvre la bouche, on prend le risque de se tromper, d'être incohérente, de sembler désagréable, d'être taxée de ci ou de ça. Je ne prends pas ce risque dans la vie, mais je le prends ici, au vu et au su du premier venu.
Que se passerait-il si ces personnes à qui je ne parle pas, à qui je ne dis rien, arrivaient ici ? Si dans le peuple chaleureux de mes lecteurs anonymes s'introduisait quelqu'un qui connaisse le petit être pâle que je suis dans la réalité ? Que se passerait-il si Aurélien découvrait ce que je pense réellement de lui ? Que se passerait-il si mes parents apprenaient le peu de gratitude que j'éprouve pour eux ? Que se passerait-il si Agathe se reconnaissait dans le portrait acide que je dresse d'elle ?
Est-ce que mon monde exploserait ? Serait-ce alors une si grande perte ? Je ne suis pas prête à cesser complètement de parler pour le préserver. C'est de la bêtise ou de l'inconscience, mais je prends le risque.
jeudi 13 octobre 2011
Je ne suis pas une midinette. Je n'ai jamais rêvé au prince charmant. Je dois même avouer que jusqu'à ce qu'Aurélien me fasse comprendre qu'elle l'était pour lui, la fidélité ne me semblait pas fondamentale dans un couple. J'ai toujours eu une attirance mêlée de fascination pour le libertinage, qui me paraissait une activité follement intellectuelle. Au début de notre relation, j'ai regretté un peu le rigorisme de mon petit ami sur ce point, mais je me suis finalement faite à l'idée que ce n'était pas pour moi.
Cependant, plus jeune, je n'aurais pas imaginé renoncer un jour aux suaves sirènes d'un amour passion. Je me suis toujours imaginée passer mon temps blottie contre mon petit ami, l'embrasser à pleine bouche à longueur de journée, sentir mon cœur s'emballer et mon estomac se nouer au moindre frôlement de ses doigts sur mon corps, passer mes nuits à faire l'amour et atteindre le septième ciel à chaque étreinte. Et j'ai découvert la réalité.
L'amour, c'est un comportement épisodique. Un bisou sur la joue le matin, un baiser sur les lèvres au moment de partir travailler, un câlin avant de se coucher, un rapide assaut dans la semaine. Quand le rituel est respecté, il n'y a pas de frustration : chacun se pense aimé par l'autre et chacun a le sentiment du devoir accompli. Il n'y a que lorsque les règles sont bafouées que l'on ressent cette sorte de tristesse agrémentée de colère sourde qu'on appelle le manque. Lorsque l'un tarde à rentrer le soir ou va dormir chez un copain, lorsque l'autre est pressé, énervé, fatigué et qu'il néglige ses obligations conjugales. Il existe un pacte implicite qui pose de manière définitive le nombre d'heures que nous devons passer ensemble. Un temps médian destiné à satisfaire tout le monde dans des conditions dites normales, calculé en fonction de la fluctuation de nos humeurs. Dans la réalité, il est impossible de passer la journée dans les bras l'un de l'autre. Dans la réalité, tout amant a besoin de préserver une part de son intimité.
Je n'aime pas la réalité. Sans doute parce que je ne me sens pas vraiment réelle moi-même. Dans la réalité, les filles de mon âge ont des cheveux châtains très lisses, des habits à la mode, des cache-cœurs noirs sur des sous-pulls flashy parce que cette année c'est colorblock, des amis à la pelle sur facebook. Dans la réalité, les filles de mon âge vont en boîte tous les week-ends, draguent les garçons de mon âge et boivent juste assez de téquila pour ne plus s'en rappeler le lendemain. Parce que je suis rousse, bouclée, rétro, solitaire et casanière, j'ai l'impression d'être un des personnages des romans que je lis, de pouvoir échapper à la réalité. Je n'aime pas quand elle me rattrape.
vendredi 30 septembre 2011
Nous sommes le siècle du mauvais. Il est vrai que je ne peux pas dire pour les autres siècles : ce que j'en connais, c'est ce que la postérité en a retenu. Cela ne reflète pas ce qu'aimaient réellement les gens de ces temps, ce qui avait un gros succès auprès du peuple. Peut-être que depuis que le monde est monde, chaque siècle a été le siècle du mauvais goût et de la bêtise portée aux nues. Je ne peux pas savoir, je n'étais pas là. Je ne connais que ce siècle. De son prédécesseur, je n'ai vécu que l'agonie. J'étais trop jeune quand il est mort, je l'ai oublié. Je ne connaîtrai probablement pas 2100. Je suis une enfant du vingt-et-unième siècle : il est tout mon passé, et tout mon avenir.
Nous sommes le siècle du mauvais. De l'impudeur et du voyeurisme. Et il ne s'agit plus de montrer un bout de fesse ou un morceau de téton dans un cabaret parisien. C'est à qui racontera les pires horreurs à la première personne. Et quand on se pressera pour se délecter du récit édifiant de l'excision d'une jeune malienne, on aura l'impression de faire de l'humanitaire.
Mais les éditeurs ont aussi une éthique. S'ils gagnent principalement leur pain grâce aux viols et aux incestes, ils ont aussi à cœur de promouvoir une littérature destinée aux intellectuels. C'est ainsi que sortent chaque année des milliers de romans savamment rébarbatifs promis à une belle carrière au sein des prix littéraires. Des livres sur la vie, pleins de philosophie de comptoir, gonflés artificiellement de mots supposés élégants parce qu'ils font plus de trois syllabes. Nous sommes le siècle de la médiocrité.
Et que penser de la poésie qui, privée de ses codes, est devenue la foire au grand n'importe quoi ? Mots jetés en vrac sur la feuille, éclaboussée de mots qui ne s'embarrassent plus ni de déterminant, ni de verbe. Mots compliqués piochés tels quels dans les chansons de Francis Lalanne, pondus sans cohérence par de petits génies qui se croient Rimbaud parce qu'ils n'ont pas 20 ans. Voilà notre ultime plaisir de l'esprit : nous sentir intelligent parce qu'on lit tous les soirs trois pages d'auteur dont on ne comprend pas un traître mot. Nous sommes le siècle de la prétention.
On reconnaît bien volontiers, par contre, que la télévision n'est plus un vecteur culturel. Cessons-nous pour autant de la regarder ? Non, car elle n'a pour nous d'autre utilité que de nous divertir. Nous ne voyons donc pas de paradoxe à ingurgiter simultanément un charabia typographique indigeste et de la purée télévisuelle ne nécessitant pas la moindre implication intellectuelle. Nous sommes le siècle de l'absurdité.
Je suis sans doute jalouse. Moi aussi j'aimerais pouvoir vendre mes élucubrations textuelles insipides à des éditeurs confiants en mon merveilleux talent, augurant des ventes phénoménales du fait de mes dix-huit ans et de mon visage poupin. Mais non. Moi, je passe toutes mes journées à travailler, prétendument pour entrer à normal sup', plus certainement pour finir prof en collège. Je n'ai pas de vie sociale, je vis avec un fantôme qui passe la journée dans ses bouquins médicaux. Moi aussi, j'aimerais me gaver de télé et gaver les autres de mes blessures profondes. Je ne suis qu'une envieuse.
samedi 17 septembre 2011
Débarquement. Je déjeune d'un plat de pâtes au gruyère pré-râpé, en tee-shirt et culotte, quand on frappe à la porte. C'est Aurélien et mon beau-père, un clic-clac dans les bras. Après un moment de stupeur, je leur ouvre. Ils sont suivis de près par la mère d'Aurélien qui porte un énorme carton.
Je les attendais effectivement aujourd'hui. Mais pas tout à fait à ce moment précis. Et pas avec la moitié du grenier familial dans une camionnette Carrefour. Pendant que Belle-Maman fait le tour du propriétaire en émettant des petits "tss" de consternation polie, j'enfile un jean et des baskets qui traînent fort à propos dans le coin et je rejoins Beau-Papa et Aurélien qui sont déjà retournés à la camionnette.
J'y découvre une petite caverne d'Ali Baba. Sont entreposés en vrac dans l'espace réduit de vieux tapis aux couleurs délavées, des étagères Ikéa, un fauteuil Louis XV, une grande table ronde avec des tampons de feutrine usée aux quatre pieds, trois chaises fraîchement rempaillées, un bureau d'écolier, des lampes de chevet, une grosse télé à l'écran bombé, quelques plantes vertes, une malle à outils et des piles instables de cartons aux contenus mystérieux.
Étant entendu que je suis une faible femme, le père d'Aurélien me fourre un petit carton et une lampe dans les bras, tandis que son fils et lui-même s'attaquent au fauteuil Louis XV. Nous croisons Belle-Maman sur le chemin de l'appartement, qui émet quelques réserves quant à la possibilité de transporter un fauteuil si large dans des escaliers si étroits. Beau-Papa, de mauvaise humeur, grommelle quelques mots indistincts qui signifient sans doute : "Mêle-toi de tes cartons."
Mon appartement au style épuré prend rapidement l'aspect d'un souk méditerranéen. Le traverser relève à présent du parcours du combattant, et je peine à retrouver mon plat de pâtes dans cette forêt de cartons, de monstres respectables et de babioles incongrues. Mon beau-père pose les étagères, ma belle-mère s'affaire partout, rangeant une armada de serviettes et de gels douche dans les placards de la salle de bain, un bataillon de torchons et de casseroles dans ceux la cuisine, posant des poubelles en plastiques de genres divers dans toutes les pièces. Elle me demande, pour m'intéresser, où je veux mettre le tapis turquoise brodé d'oiseaux rose rhubarbe mais, garante du bon goût, décide finalement seule de le dérouler au milieu de la pièce principale. La grosse télé prend place sur ma table basse qui, à moitié recouverte par le poste, est soulagée de ne plus avoir à afficher sa pauvreté désolante au sein de ce déferlement exubérant. Mon matelas est relégué dans un coin du vestibule et le clic-clac trône maintenant au milieu de la chambre, revêtu d'une literie flambant neuve.
J'avoue perdre un peu pied, tandis que j'essaie de ne pas plonger ceux qu'il me reste dans mes pâtes au gruyère. Aurélien, assis sur un carton, mange un sandwich à la rosette en regardant son père aligner consciencieusement ses livres de médecine sur les étagères nouvellement posées. Je m'assois à côté de lui. Il me prend la main, m'embrasse la joue et me dit, entre deux bouchées de rosette :
"Il était temps que j'arrive, hein ?"
Je les attendais effectivement aujourd'hui. Mais pas tout à fait à ce moment précis. Et pas avec la moitié du grenier familial dans une camionnette Carrefour. Pendant que Belle-Maman fait le tour du propriétaire en émettant des petits "tss" de consternation polie, j'enfile un jean et des baskets qui traînent fort à propos dans le coin et je rejoins Beau-Papa et Aurélien qui sont déjà retournés à la camionnette.
J'y découvre une petite caverne d'Ali Baba. Sont entreposés en vrac dans l'espace réduit de vieux tapis aux couleurs délavées, des étagères Ikéa, un fauteuil Louis XV, une grande table ronde avec des tampons de feutrine usée aux quatre pieds, trois chaises fraîchement rempaillées, un bureau d'écolier, des lampes de chevet, une grosse télé à l'écran bombé, quelques plantes vertes, une malle à outils et des piles instables de cartons aux contenus mystérieux.
Étant entendu que je suis une faible femme, le père d'Aurélien me fourre un petit carton et une lampe dans les bras, tandis que son fils et lui-même s'attaquent au fauteuil Louis XV. Nous croisons Belle-Maman sur le chemin de l'appartement, qui émet quelques réserves quant à la possibilité de transporter un fauteuil si large dans des escaliers si étroits. Beau-Papa, de mauvaise humeur, grommelle quelques mots indistincts qui signifient sans doute : "Mêle-toi de tes cartons."
Mon appartement au style épuré prend rapidement l'aspect d'un souk méditerranéen. Le traverser relève à présent du parcours du combattant, et je peine à retrouver mon plat de pâtes dans cette forêt de cartons, de monstres respectables et de babioles incongrues. Mon beau-père pose les étagères, ma belle-mère s'affaire partout, rangeant une armada de serviettes et de gels douche dans les placards de la salle de bain, un bataillon de torchons et de casseroles dans ceux la cuisine, posant des poubelles en plastiques de genres divers dans toutes les pièces. Elle me demande, pour m'intéresser, où je veux mettre le tapis turquoise brodé d'oiseaux rose rhubarbe mais, garante du bon goût, décide finalement seule de le dérouler au milieu de la pièce principale. La grosse télé prend place sur ma table basse qui, à moitié recouverte par le poste, est soulagée de ne plus avoir à afficher sa pauvreté désolante au sein de ce déferlement exubérant. Mon matelas est relégué dans un coin du vestibule et le clic-clac trône maintenant au milieu de la chambre, revêtu d'une literie flambant neuve.
J'avoue perdre un peu pied, tandis que j'essaie de ne pas plonger ceux qu'il me reste dans mes pâtes au gruyère. Aurélien, assis sur un carton, mange un sandwich à la rosette en regardant son père aligner consciencieusement ses livres de médecine sur les étagères nouvellement posées. Je m'assois à côté de lui. Il me prend la main, m'embrasse la joue et me dit, entre deux bouchées de rosette :
"Il était temps que j'arrive, hein ?"
jeudi 8 septembre 2011
Seule dans l'appartement. Il n'est toujours pas meublé. Dans la voiture qui allait me livrer sans état d'âme à mon destin d'étudiante, mes parents avaient chargé un matelas deux places, une vieille table basse et un peu de vaisselle. Pour ma part, en plus de mes vêtements et de mon nécessaire de toilette, j'avais pris un sac de couchage, des coussins et des livres. Difficile de ne pas me croire toujours en vacances alors que j'ai l'impression de camper tous les jours. Mais pour faire l'effort de me rendre à Ikéa, je vais attendre qu'Aurélien soit là.
J'aime la solitude mais je n'aime pas être seule. C'est peut-être paradoxal, mais c'est ainsi. Quand je suis dans ma chambre, chez mes parents, je peux rester des heures à écouter de la musique, à lire, et j'éprouve très rarement le besoin d'aller chercher un peu de compagnie auprès de ma famille. Mais être seule dans un appartement vide, surtout à la tombée de la nuit, cela me terrifie. Il me vient alors des peurs enfantines : une fois au lit, je n'arrive pas à éteindre la veilleuse. Il me faut d'abord vérifier que la porte d'entrée est bien fermée à clé. Si ce n'est pas le cas, je la ferme, mais je crains alors qu'un tueur soit caché dans l'appartement. Après vérification soigneuse de tous les recoins sombres, ce sont les craintes irrationnelles qui font leur apparition. Comme si j'avais dix ans de moins, j'ai peur de voir surgir des monstres, des vampires et des fantômes. Un craquement de source inconnue, l'ombre déformée d'un objet quelconque me donnent des sueurs froides. Je finis toujours par m'endormir, mais j'oublie bien souvent d'éteindre la veilleuse.
Les jours de la semaine s'égrainent rapidement : je vais en cours de 8 à 18 heures et je dors peu. Mes terreurs nocturnes sont à peu près les seuls moments qui sont véritablement à moi, après avoir passé la journée en classe et fait mes devoirs pour le lendemain. Malgré cela, je dois dire que, globalement, on nous ment sur la prépa. Ce n'est pas un univers impitoyable peuplé de génies prétentieux et individualistes et de professeurs glaciaux et sadiques. C'est au contraire une petite communauté qui entend intégrer au mieux chacun de ses membres pour pouvoir se serrer les coudes dans l'épreuve. Quant au niveau, il n'est pas si élevé. Ce qui change, c'est le système de notation. En hypokhâgne, un 10/20 signifie "très bien", un 8 "pas mal", un 6 "moyen" et un 4 "un peu faible". Mais on ne nous demande rien d'infaisable. Il me semble que, dans une certaine mesure, une fac de lettres serait plus angoissante : le niveau y est réputé plus faible, mais les étudiants sont livrés à eux-mêmes dans un flot d'analyses d'oeuvres et de théories linguistiques. Ici, on pourait presque dire que nous sommes choyés par nos professeurs, qui nous tiennent la main sur le chemin de la connaissance et nous bordent chaque soir d'une épaisse couche de devoirs pour tenir notre cerveau bien au chaud.
Jusqu'ici, cela me convient.
J'aime la solitude mais je n'aime pas être seule. C'est peut-être paradoxal, mais c'est ainsi. Quand je suis dans ma chambre, chez mes parents, je peux rester des heures à écouter de la musique, à lire, et j'éprouve très rarement le besoin d'aller chercher un peu de compagnie auprès de ma famille. Mais être seule dans un appartement vide, surtout à la tombée de la nuit, cela me terrifie. Il me vient alors des peurs enfantines : une fois au lit, je n'arrive pas à éteindre la veilleuse. Il me faut d'abord vérifier que la porte d'entrée est bien fermée à clé. Si ce n'est pas le cas, je la ferme, mais je crains alors qu'un tueur soit caché dans l'appartement. Après vérification soigneuse de tous les recoins sombres, ce sont les craintes irrationnelles qui font leur apparition. Comme si j'avais dix ans de moins, j'ai peur de voir surgir des monstres, des vampires et des fantômes. Un craquement de source inconnue, l'ombre déformée d'un objet quelconque me donnent des sueurs froides. Je finis toujours par m'endormir, mais j'oublie bien souvent d'éteindre la veilleuse.
Les jours de la semaine s'égrainent rapidement : je vais en cours de 8 à 18 heures et je dors peu. Mes terreurs nocturnes sont à peu près les seuls moments qui sont véritablement à moi, après avoir passé la journée en classe et fait mes devoirs pour le lendemain. Malgré cela, je dois dire que, globalement, on nous ment sur la prépa. Ce n'est pas un univers impitoyable peuplé de génies prétentieux et individualistes et de professeurs glaciaux et sadiques. C'est au contraire une petite communauté qui entend intégrer au mieux chacun de ses membres pour pouvoir se serrer les coudes dans l'épreuve. Quant au niveau, il n'est pas si élevé. Ce qui change, c'est le système de notation. En hypokhâgne, un 10/20 signifie "très bien", un 8 "pas mal", un 6 "moyen" et un 4 "un peu faible". Mais on ne nous demande rien d'infaisable. Il me semble que, dans une certaine mesure, une fac de lettres serait plus angoissante : le niveau y est réputé plus faible, mais les étudiants sont livrés à eux-mêmes dans un flot d'analyses d'oeuvres et de théories linguistiques. Ici, on pourait presque dire que nous sommes choyés par nos professeurs, qui nous tiennent la main sur le chemin de la connaissance et nous bordent chaque soir d'une épaisse couche de devoirs pour tenir notre cerveau bien au chaud.
Jusqu'ici, cela me convient.
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